Quel récit, pour un destin commun

Intervention de François-Xavier Demoures, expert en stratégie d’opinion, dans le cadre de la 8e Université Populaire d’Automne à Cluny. De Destin Commun au Grand Récit, agence de stratégie narrative, il est formel : « ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui nous sépare« .

Il y a deux/trois ans, j’ai piloté pour Destin Commun, organisation internationale dont je dirigeai « l’équipe France », une ambitieuse enquête sur les valeurs de nos compatriotes. Un essai de cartographie des valeurs de l’ensemble des Français, en somme. Il s’agissait de l’établir en fonction de leur vision du monde, représentations, croyances fondamentales, en cherchant à cerner dans le même mouvement, leur degré d’implication dans la vie sociale et civique.

Résultat : une typologie de 6 familles, distinctes en ce qu’elles s’approprient de manière différente ces items.

Eléments cartographiques de l’état de l’opinion, tirés de l’expérience Destin Commun 

Tout d’abord, nous avons été amenés à discerner deux familles de Français formant en soi un ensemble, qu’on a appelé « La France tranquille », caractérisé par leur intégration dans le système démocratique tel qu’il fonctionne, d’une part et leur croyance en son potentiel intrinsèque à corriger les possibles défaillances qui pourraient advenir, -certitude partagée par un groupe important capable, à ce titre, de jouer un rôle stabilisateur.

SI cet ensemble avait confiance, globalement, dans les institutions, en revanche les deux familles ainsi regroupées avaient le plus grand mal à percevoir l’une de leurs difficultés, à savoir dialoguer avec deux autres ensembles, composés de 4 autres familles. 

L’un de ces deux ensembles, intitulé -un peu par provocation je vous l’accorde- « La France polémique », au contraire se composait de personnes qui portaient des visions du monde différentes, à front renversé, qui dominaient en fait le débat public. Soit, deux autres familles avec chacune un récit qui lui était propre. 

D’un côté, la famille de ceux que l’on a dénommé les « militants désabusés » (plutôt diplômés, de gauche, convaincus que la solidarité était en train de disparaître) et de l’autre, celle des « identitaires » portant une vision du monde nativiste, tentés par le repli.  

Autre ensemble distingué lors de cette enquête, celui que l’on a pu appelé « La France des oubliés ». En pourcentage, c’est le 1er ensemble (38% de la population), formé de personnes qui se sont comme retirées de la vie sociale, en tout cas, qui sont apparues comme sensiblement plus désinvesties que les autres, soit parce qu’elle n’y croyaient pas, soit parce qu’elles étaient profondément dépitées, un peu perdues mais en quête d’un « ordre juste », de protection et de reconnaissance.

Tous ces mondes-là me font penser à des couloirs dans lesquels chacun court, comme dans une épreuve d’athlétisme, en lieu et place de la métaphore qui a vécu mais n’est plus, me semble-t-il, de l’équipe de foot qui défend ses couleurs contre une autre, le temps d’un match…

Or dans le monde politique tel qu’il fonctionne habituellement, les champions engagés dans la mêlée des diverses élections sont, eux, certains de leurs valeurs, de leurs opinions et jouent une toute autre partie. Leur objectif : faire venir l’autre sur son terrain, pour obtenir de lui qu’il adopte sa vision. C’est ce que j’ai appris de ma première expérience politique.

Faire venir l’autre sur son terrain ? Non : l’inverse ! 

En fait, on ne vise que les gens qui nous ressemblent. Mais voilà : parfois les gens ne vous ressemblent pas et néanmoins, engager la discussion est la meilleure option. 

Aussi, plutôt que de chercher à faire venir les gens sur son terrain, il faut aller chercher les gens sur leur terrain. C’est-à-dire accepter d’engager la discussion en partant de leurs valeurs, de leurs convictions et de ce qui les travaillent. Ne pas avoir peur d’affronter ce sentiment d’impuissance et de solitude, a priori, mais au contraire, accepter de se réorienter et adopter une posture consistant à chercher un terrain d’entente, pour créer l’opportunité de voir les gens évoluer et bouger dans leur système de valeurs. 

Aller chercher les gens sur le terrain, en politique, cela suppose de savoir à qui l’on parle. A qui s’adresse-t-on, au nom de qui et avec qui porter le combat ? La question est vitale, et cependant souvent squeezée : hélas!

Se mettre à la place des autres… soit. Tout en sachant que ce n’est pas toujours possible. Ni facile : comment le faire sans perdre ses propres valeurs ? Arriver à dépasser ses contradictions, n’est pas simple. Mais c’est aussi en confrontant ses idées à celles d’autres personnes, différentes, que l’on va les éprouver, les renforcer et/ou les affiner.

Le besoin fondamental d'un récit

Force est de constater que l’Homme n’est pas qu’un être réductible à de la rationalité. Tous les argumentaires du monde, à eux seuls n’en peuvent mais ! Aussi justes et précis soient-ils, ils sont insuffisants parce que l’Homme n’est pas qu’un être rationnel ; les fact checkings les plus efficaces n’emportent pas, à eux seuls, l’adhésion.  

Il est besoin de vivre ensemble des évènements, ce que nous faisons naturellement en racontant des histoires. D’où notre indéniable besoin de récit. C’est, selon le psychologue Philipp Hammack « Une métaphore racine pour penser notre rapport aux autres, aux idées ». Le récit, c’est l’élaboration d’un langage commun. 

Pourquoi ? 

Un récit, c’est une réponse à un besoin de mise en ordre et de cohérence. Nous sommes perdus face à énormément de transformations, d’enjeux, de politiques publiques, etc. Le récit, arme vitale, répond aussi à un besoin de solidarité collective, avec le partage d’un sens. Et comme il « travaille » tant  ceux qui l’élaborent, ceux qui le profèrent, ceux qui le reçoivent, le récit permet d’enclencher la logique de conversion qui va permettre de faire converger des personnes plurielles, diverses, se reconnaissant un destin commun.

J’ai été « plume » très longtemps pour les autres… Mais ça ne marche que si on est en capacité de comprendre ceux auxquels on s’adresse.

« Pour pouvoir ouvrir des perspectives, il faut être prêt à s’engager dans une construction du commun »

François-Xavier Demoures, à Cluny pour la 8e Université Populaire d’Automne

John Dewey, père du pragmatisme dans les années 30 pointe une distinction, entre commun et collectif. Ce dernier repose essentiellement sur une identité ; le commun suppose au contraire le pluralisme, il s’enracine à la faveur de la discussion engagée entre personnes ne se ressemblant pas, au premier abord. Cela implique d’échanger avec des gens qui ne sont pas forcément d’accord avec vous.

 

L’étude en question

Destin Commun, La France en quête : réconcilier une nation divisée, février 2020 (rapport disponible

Références bibliographiques

John Dewey, Le Public et ses problèmes (1927), trad. fr. Joëlle Zask, Paris, Gallimard, 2010. 

Erich Fromm, La Peur de la liberté (1941), trad. fr. Lucie Erhardt, Séverine Mayol, Paris, Les Belles Lettres, 2021

Theodore Sarbin, Narrative psychology: The storied nature of human conduct,  Praeger Publishers/Greenwood Publishing Group, 1986.