L’Europe inachevée ? Une boussole dans la mondialisation

Troisième conférence du cycle L’Europe inachevée ? : Esprit Civique a eu l’honneur d’accueillir le 19 juin 2019 la juriste Mireille Delmas-Marty, le philosophe Olivier Abel, la députée Sarah El Haïry et le syndicaliste Thiébaut Weber autour du thème : L’Europe, une boussole dans la mondialisation. 

En partant du constat des récentes élections européennes, Mireille Delmas-Marty nous a exposé comment la problématique des oppositions entre les valeurs de liberté et de sécurité, de coopération et de compétition ne pouvaient être résolues par un nationalisme populiste. En effet, dans le cadre de la mondialisation, un simple retour à la primauté des Etats-nations n’est pas possible. C’est là qu’interviendrait l’Europe, à la fois comme structure inter et supra étatique de niveau intermédiaire, et comme possibilité pour chaque nation de se projeter dans un destin planétaire commun. Selon Mireille Delmas-Marty, l’Europe est finalement le dernier recours d’évitement d’une gouvernance mondiale tenue par les superpuissances, une voie possible vers la mondialité (« le passage d’une souveraineté solitaire à une souveraineté solidaire ») articulée autour des notions humanistes que sont l’égale dignité, la créativité responsable, la solidarité planétaire, la fraternité et l’hospitalité. 

Pour Olivier Abel, l’Europe s’est affaiblie sur les plans économique, religieux, militaire et politique par peur de son passé. Additionnée aux mutations dont font l’objet les Etats-nations, cette fragilité de l’Europe laisse le terrain libre à un capitalisme sauvage. Face à cela, l’Europe doit ériger de nouveaux espaces politiques et économiques en gardant à l’esprit ses traditions de morales antique et judéo-chrétienne. Loin des standards libéraux d’une société lisse et sans attache, le philosophe décrit une nécessité de recherche de la vérité, d’ancrage moral et d’alliance entre unicité et pluralisme qui permettront à l’Europe de maintenir son cap. 

En décrivant le destin commun européen voulu par sa génération, Sarah El Haïry rejoint le discours de Mireille Delmas-Marty. La députée MoDem regrette que personne ne défende plus concrètement cette vision. Pour elle, si ce projet passe par la construction d’une gouvernance excluant tout rapport de force entre nations et dirigée vers le bien commun, il est tout aussi crucial de rappeler la distinction entre personne et individu, et ce faisant, de prendre soin du lien social. 

En prenant l’exemple de la régulation des intelligences artificielles dans le cadre européen, Thiébaut Weber aborde la notion de l’équilibre entre éthique et optimisation économique. C’est finalement l’objectif européen qu’il décrit : la volonté de poser des normes qui s’accordent sur un patrimoine commun de valeurs et de liberté où l’humain est au centre des préoccupations, le tout en s’inscrivant dans une compétitivité mondiale. 

Retranscription

Dominique Potier, Président d’Esprit Civique 

Très chers amis, merci de votre présence. Nous sommes heureux de vous accueillir ici à l’Assemblée nationale. Je le fais avec l’émotion de la fin d’un cycle qui a réuni de nombreuses personnes à trois reprises, et qui se termine en beauté par l’accueil de nos invités, je ne vais pas avoir la prétention de faire le portrait de Mireille Delmas-Marty ou d’Olivier Abel, ils diront eux même quelques mots. 

Nous sommes très sensibles de l’effort de Mireille Delmas-Marty pour être des nôtres aujourd’hui, une présence très attendue et qui nous permet d’avoir votre intervention non pas avant, mais après les élections européennes : une occasion de porter une réflexion à la lumière des résultats. 

En échangeant avec vous, Mireille, j’ai évoqué le livre d’Olivier Abel et je vous disais qu’il aurait été intéressant de dialoguer avec lui. Et tout de suite, vous m’avez confié que vous le connaissiez bien et que cela vous ferait plaisir. De son côté Olivier m’a dit : « ça tombe bien, je suis au Fonds Ricoeur l’après-midi et le lendemain je dialogue avec Régis Debray sur les frontières ». J’ai trouvé que cet entre-deux était magnifique. C’est donc un dialogue entre ces deux grandes et belles personnalités auquel nous allons assister. Nous écouterons d’abord Mireille Delmas-Marty puis Olivier Abel sur un temps plus court. 

Nous avons souhaité, comme à chaque fois, qu’il y ait des représentants de la génération à venir qui soient d’une part un(e) élu(e) et d’autre part un(e) membre de la société civile. Dans la continuité de la démarche d’ouverture qui caractérise Esprit Civique – nous avons reçu comme discutants Jacques Maire, élu du groupe La République en marche, responsable à la commission des affaires étrangères pour une intervention et Pierre D’Harréville, député communiste des Bouches-du-Rhône – et aujourd’hui Sarah El Haïry, membre du groupe MoDem. On aura donc eu un communiste, un MoDem, un membre de la majorité LREM et votre serviteur un vieux social-démocrate, membre du groupe socialiste. 

Enfin, du côté de la génération à venir Thiébaut Weber succède à Claire Versini qui représentait la fondation « Notre Europe » et à Adrien Louandre du MRJC. C’est ce dialogue que nous instaurons avec un premier cercle des intervenants et des discutants puis le dialogue s’ouvre avec les participants. 

Le thème a été trouvé par Christine Lagrange qui nous avait dit que l’Europe était inachevée : un titre plein d’espérance. C’est une forme de persévérance que de pouvoir, avec la bonne volonté d’un petit groupe, organiser ces réunions. Nous le faisons dans la lignée philosophique de Paul Ricoeur, Emmanuel Levinas, Emmanuel Mounier et… avec les moyens du bord ! À chaque fois les participants sont pleins de bienveillance, je crois que ce sera le cas ce soir. Je vais terminer mon introduction en racontant le récit de l’esprit du cycle. Notre premier intervenant était Enrico Letta, nous avons voulu, avec lui, visiter quel était l’esprit des fondateurs. Enrico Letta, pour toutes les raisons que vous savez, pour sa présence en Italie, au sein de l’Europe et sa présidence de la fondation Jacques Delors, qui est en quelque sorte notre parrain politique, nous a rappelé à quel point l’intuition des fondateurs est encore d’une extrême modernité dans cette Europe fondée en 1950, si l’on prend la déclaration Schuman comme acte fondateur. Les européens, nous dit Enrico Letta, représentait 1/5e de l’humanité et ils seront 5 % de l’humanité en 2050. C’est donc dans la qualité de leur présence au monde que se joue leur avenir et dans leur capacité à dépasser leur rivalité, leur unité dans la diversité et c’est cela que représente l’héritage des fondateurs. 

Cynthia Fleury était là pour rejoindre peut-être ce qu’Olivier Abel appelle dans son livre « le coeur éthico mythique » de l’Europe en nous parlant de cette invention de la personne. Les Européens ont puisé l’inspiration dans des sources multiples qui les ont conduits à définir l’individu comme un être de relation à la recherche du bien commun. Cette définition européenne de la personne a prospéré pour un temps mais reste aujourd’hui un combat. 

Enfin, nous pensons, parce que nous avons suivi ses travaux et mené avec elle des combats politiques, que Mireille Delmas-Marty, qui est la plus écoutée sur ces questions, non seulement en Europe mais aussi dans le monde, est la personne avec laquelle nous devions visiter la question de l’Europe. 

« En renonçant à être en surplomb sur le monde, l’Europe pourrait-elle, au nom de son héritage éthique, en devenir une boussole ? Son échec apparent montre la nécessité d’une métamorphose pour aller d’une souveraineté solitaire vers une souveraineté solidaire : comment passer d’un ordre juridique centré sur chaque État à un ordre poly-centré ? D’une gouvernance fondée sur la séparation des pouvoirs à une alliance entre savoir, vouloir et pouvoir ? D’un humanisme qui sépare l’Homme de la nature à un humanisme des interdépendances ? Madame Mireille Delmas-Marty, nous sommes très heureux de vous donner la parole ce soir. » 

Dominique Potier, Président d’Esprit Civique
à l’Assemblée Nationale, le 19/06/2019

Vue d’ensemble © Mireille Delmas-Marty

Mireille Delmas-Marty, professeure émérite au Collège de France 

« L’Europe, une boussole dans la mondialisation » est le titre que j’avais proposé à Dominique Potier mais, en réfléchissant à ce que j’allais dire, j’ai réalisé que ce titre pouvait surprendre. Pour comprendre comment l’Europe, elle-même « déboussolée » au milieu de vents contraires, pourrait servir de boussole à la mondialisation, il faut tenir compte de la triple métamorphose qui rend la construction européenne à la fois si difficile à accepter et si utile pour concevoir une société qui se mondialise. 

1. L’Europe « déboussolée » 

Sur la rose des vents de la mondialisation (cf. figure 1), les vents s’opposent par couples : sécurité/libertés, coopération/compétition, exclusion/intégration, innovation/conservation. Et la figure de la « ronde » (cf. figure 2) évoque des vents tournant en tous sens1, personne n’ayant trouvé la boussole qui permettrait de choisir une direction et de la suivre. L’Europe aussi est prise dans ces tourbillons, et les élections qui viennent d’avoir lieu en mai 2019 suggèrent deux sentiments contradictoires. 

D’abord, un sentiment de crainte en constatant que les dérives nationalistes n’ont pas disparu, et se sont au contraire renforcées. C’est l’occasion de relire le célèbre cri lancé par Paul Valéry dans les années trente : «Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entier, d’empires coulés à pic avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire. Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais maintenant nous voyons que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde». 

Presque cent ans plus tard, l’abîme est en tout cas assez grand pour engloutir l’Europe. Nous savions que le processus d’intégration serait lent – « l’Europe à petit pas », « l’Europe à plusieurs vitesses » – mais nous pensions qu’il était irréversible. Nous savions que la démocratie était fragile, mais nous pensions que le triptyque « état de droit, démocratie, droits de l’Homme » résisterait aux dérives. Or, nous découvrons que ce triptyque peut être facilement détruit, en quelques années seulement, dans la plupart des pays européens, y compris notre propre pays : assassinats ciblés, société de surveillance, enfermement préventif, justice prédictive, les exemples sont nombreux. Et la crise climatique révèle même que l’abîme est assez grand pour que la planète entière s’y engouffre. 

La « collapsologie » – qui s’inspire des études géologiques et de l’entrée dans la phase dite de l’«anthropocène» où l’humanité devient capable de modifier l’état de la planète – est un récit annonciateur d’une catastrophe planétaire. De leur côté, les politologues parlent « d’idiocratie », un régime marqué par une suspension de la raison critique qui accompagnerait la suppression, avec les médias numériques et les réseaux sociaux, de toute distance temporelle et de tout intermédiaire entre les faits et leur interprétation. 

Les courants « populistes » – décomplexés et fiers de l’être – promettent un repli vers l’Etat-nation qui serait le refuge de tous les malheurs du temps. Un refuge évidemment illusoire car la mondialisation, elle, est irréversible. On voit mal comment revenir en arrière sur des pratiques mondialisées par les flux de toute sorte tels que marchandises et capitaux, informations et populations, tandis que des risques, nucléaires ou climatiques, voire des crimes comme le terrorisme, se globalisent. D’autant que la mondialisation est en pleine accélération. 

C’est pourquoi l’Europe, quels que soient ses défauts, a un rôle à jouer : elle n’est pas seulement un produit de l’Histoire. On ne peut la réduire, ni au seul récit mythique de l’humanisme juridique qui à la Renaissance ressuscitait le droit romain et préparait la naissance des droits de l’Homme, ni au fameux « plus jamais ça » de l’après-guerre. Conçue pour faire cesser les guerres entre voisins, l’Europe n’est pas seulement l’utopie d’une internationalisation heureuse qui saurait conjuguer l’économie de marché et les droits de l’Homme. Inachevée, l’Europe unit des peuples qui pourraient contribuer à l’effort collectif pour élaborer un récit d’anticipation à l’échelle de la planète. A la différence des communautés nationales construites sur l’Histoire, la communauté mondiale se bâtira en effet autour d’un destin commun. Seuls les Chinois ont eu l’idée d’ajouter aux objectifs énoncés dans le préambule de leur constitution le « destin commun de l’humanité », les commentateurs évoquant l’Empire monde des Anciens chinois, dont la vocation était d’ordonner « tout ce qui se trouve sous le ciel » (tianxia). Il serait temps que l’Europe prenne conscience du rôle qu’elle pourrait jouer. Située à un niveau déjà supranational, mais intermédiaire entre le national et le planétaire, elle pourrait ouvrir le destin de la planète à la diversité du monde. 

Ainsi renaît le second sentiment, malgré tout, d’espérance qui a suivi les élections européennes. D’abord en raison d’une participation plus importante que prévue, mais surtout en raison de la montée en puissance de préoccupations écologiques et pas seulement socio-économiques. Autrement dit, la prise de conscience du fait que nous sommes liés par nos interdépendances et constituons désormais une communauté de destin protégeant ses biens communs. 

S’ajoute un argument souvent négligé : qu’elle passe ou non par le niveau régional, la protection des biens communs sera nécessairement supranationale, mais elle pourrait devenir totalitaire. Or l’Europe est l’une des entités à vocation supranationale les plus protectrices du pluralisme. Elle a appris au cours du temps à articuler l’un et le multiple, le commun et le différent, et offre une opportunité de tirer parti de son expérience de communauté plurielle (cf O. Abel, Le Vertige de l’Europe, Labor et Fides, 2017). En ce sens l’Europe pourrait fonctionner comme un laboratoire où les échecs comme les succès permettent de repérer la triple métamorphose à l’oeuvre par rapport à la vision, politique, juridique et anthropologique, des communautés nationales. 

2. Une triple métamorphose 

La première métamorphose est la recomposition politique car l’Europe ne copie pas les Etats nations, ni même les fédérations. Elle commence par une recomposition bipolaire. Quand nous disons « l’Europe », nous pensons à l’Union européenne, mais il ne faut pas oublier qu’avec le Conseil de l’Europe (COE) il y a deux dispositifs politiques, et deux cours européennes. En somme une Europe à deux têtes. Certes, la convention européenne des droits de l’Homme (CESDH) a été largement reprise dans la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, mais les textes sont différents, sans hiérarchie entre eux, ni entre les deux cours, chacune ayant sa vision des valeurs de l’Europe. 

Or cette Europe bipolaire devient multipolaire avant même d’être stabilisée. La rose des vents comporte huit branches différentes qui pourraient chacune indiquer le pôle Nord, si la recomposition politique se faisait sur le modèle traditionnel de la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif et judicaire). Mais Montesquieu n’est pas revenu pour organiser les pouvoirs en Europe. La « gouvernance SVP » qui se met en place ne sépare pas. Au contraire elle semble agréger savoirs (S), vouloirs (V) et pouvoirs (P). Face aux défis de société qui sont d’emblée d’échelle mondiale (notamment l’exemple emblématique du changement climatique), le savoir devient un élément déterminant ; tandis que le vouloir des citoyens s’organise (ONG, organisations syndicales). Allié au savoir, le vouloir civique tente de maîtriser les pouvoirs politiques des États et les pouvoirs économiques des entreprises transnationales (ETN). L’Europe est l’une des rares régions où la responsabilité des Etats, et même des ETN, peut être mise en cause. 

Pour de nombreux juristes, cette recomposition politique n’est pas un progrès. Je me souviens de commentaires qualifiant de « monstre juridique » le projet de « traité constitutionnel européen ».  

J’avais alors écrit en guise de réponse un « Eloge des monstres », pour dire que nous avons parfois besoin des monstres. Effectivement, un « traité constitutionnel » est une sorte de monstre hybride : comme « traité » il est de nature interétatique, mais comme « constitution », il est supra étatique. En logique binaire, aristotélicienne, un même texte ne peut appartenir à la fois à deux ensembles différents, l’un interétatique et l’autre supra étatique. 

Or, c’est précisément cette double appartenance de l’Europe qui est originale et pourrait inspirer la gouvernance mondiale. Même si la dénomination de « traité constitutionnel » a été abandonnée, le traité de Lisbonne de 2007, comme le projet qui avait été rejeté en 2005, combine des compétences « inter étatiques », « supra étatiques » et mixtes. Si un jour un traité devait organiser la gouvernance à l’échelle mondiale, c’est ainsi qu’il faudrait procéder. Une telle répartition des compétences est complexe mais elle a l’immense intérêt, sans supprimer les souverainetés nationales, d’encadrer les souverainetés solitaires pour les rendre solidaires. Ce passage de la souveraineté « solitaire » à la souveraineté « solidaire » appelle aussi une métamorphose juridique, qui ressemble à une sorte de « bricolage ». 

La deuxième métamorphose est le « bricolage juridique », expression empruntée à François Jacob qui l’avait utilisée à propos du vivant, domaine en perpétuelle évolution. Par « bricolage », il entendait montrer que le vivant « fait du neuf avec de l’ancien ». C’est un peu ce que les juristes font pour l’Europe. L’ancien, c’est le droit national, un droit unifié, stable, complété d’un droit international purement interétatique à base de négociations entre Etats. Le neuf, c’est le droit supranational qui s’impose à l’échelle européenne. Leur mise en oeuvre suppose une hybridation qui évoque en effet une sorte de bricolage. Les droits nationaux sont « européanisés », par exemple lorsque la reconnaissance mutuelle impose un rapprochement entre les systèmes de droit pénal des différents pays, par un processus d’harmonisation autour d’objectifs communs. A l’inverse, le droit européen, dans la mesure où il semble trop unificateur, peut être « contextualisé », comme le fait la CEDH, à propos de la responsabilité des Etats pour violation des droits de l’homme, en introduisant une « marge nationale d’appréciation » qui permet de tenir compte du contexte (culturel, économique, historique, politique, …) de chaque Etat. La Cour européenne assouplit la norme européenne en tenant compte du contexte national dans les affaires sensibles comme par exemple les affaires relatives au port du voile. 

S’agissant de la responsabilité des entreprises, il y a aussi un bricolage entre soft law, un droit non contraignant et non sanctionné, et hard law, contraignant et sanctionné. Les distinctions entre ces deux types de normativité deviennent poreuses. Par exemple, la France a adopté en 2017 une loi sur le devoir de vigilance qui permet d’identifier les responsables au sein des entreprises transnationales malgré les relations très opaques entre les sociétés mères, leurs filiales et leurs sous-traitants. Cette loi, reprise au niveau européen, crée une amende administrative fonctionnant comme quasi-sanction, par interaction entre soft law et hard law

Enfin, la troisième métamorphose s’analyse comme une refondation « anthropologique » qui combine quatre visions de l’humanisme. L’Union européenne et le Conseil de l’Europe sont nés de l’humanisme des Lumières, associé à la figure de l’Homme émancipé de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen que l’on retrouve dans la déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) et dans la convention européenne (CESDH). Le principe d’égale dignité des êtres humains (article 1 de la DUDH) devrait réconcilier sécurité et liberté. Opposable aux dérives sécuritaires, il en limiterait les excès. Par exemple, en matière de lutte contre le terrorisme, la CEDH interdit la torture, quelle que soit la gravité de la menace. Or les mêmes principes d’égalité et de dignité posent aussi une limite aux excès de libertés, interdisant, par exemple, l’eugénisme ou le clonage reproductif humain. 

Pour essentiel qu’il soit, l’humanisme des Lumières n’est pas le seul. Ainsi le drame migratoire suggère de revenir à l’humanisme relationnel, l’humain en relation avec d’autres. Cette vision plus ancienne évoque l’idée d’altérité et plus précisément les principes, dont on redécouvre la portée, de fraternité et d’hospitalité pour les étrangers. Le Conseil constitutionnel a reconnu en 2018 (même s’il en a tiré peu de conséquences pratiques), l’applicabilité du principe de fraternité pour encadrer le délit dit de solidarité (par aide aux migrants). Cette deuxième vision de l’humanisme, mal acceptée à l’heure actuelle, s’inscrit pourtant aussi dans la tradition européenne. 

De même la vision nouvelle que l’on pourrait appeler humanisme des interdépendances : les interdépendances ne se développent plus seulement entre Etats ou entre humains vivants mais encore entre générations présentes et futures, voire entre vivants humains et non humains, marquant ainsi une rupture avec l’humanisme de la Renaissance qui séparait l’Homme de la nature. Au lieu de vouloir « débestialiser l’Homme » comme Erasme le préconisait à l’époque, on reconnaît que l’Homme appartient à la nature. Il n’est que l’une de ses composantes et pas le propriétaire. Cet humanisme implique deux principes nouveaux, et encore peu ou mal appliqués en Europe : un principe de solidarité entre humains (« solidarité planétaire ») et un principe de solidarité au sein de l’écosystème (solidarité écologique). 

Enfin, avec le débat sur les biotechnologies et l’intelligence artificielle, on voit naître une quatrième vision, celle d’un être humain indéterminé et d’une humanité imprévisible, annonçant un humanisme de l’indétermination et de l’imprévisibilité, qui conditionnerait les principes de responsabilité et de créativité. Le débat s’est ouvert à propos de la notion de dangerosité (l’individu « étiqueté » dangereux n’est plus responsable) et pourrait renaître avec l’apparition d’un Homme « fabriqué », de plus en plus sélectionné (tri d’embryon dans les pratiques de la PMA), voire de l’Homme « augmenté » des post-humanistes. 

En s’ajoutant au cours du temps, les quatre visions forment une spirale et les principes régulateurs (cf. figure 5) qu’elles engendrent permettraient de rapprocher les couples apparemment opposés tels que sécurité-liberté (principes d’égalité et de dignité), mais aussi intégration-exclusion (principes de fraternité et d’hospitalité) ; compétition-coopération (principes de solidarité planétaire et de solidarité écologique) ; innovation-conservation (principes de responsabilité et de créativité). En ce sens, l’octogone des huit principes humanistes stabiliserait les tourbillons de vents contraires, annonçant une boussole un peu inhabituelle. 

3. Une boussole inhabituelle 

Ce que l’Europe peut apporter au monde, c’est moins sa vision propre qu’une manière de combiner les diverses visions de l’humanisme. Depuis longtemps, les sociétés s’étaient fabriqué leurs boussoles. Chaque collectivité avait un pôle d’attraction symbolique imposé par les constitutions, les commandements religieux, les codes. Selon la manière dont la mémoire et l’oubli avait orienté l’histoire, chaque communauté avait organisé les intérêts nationaux autour de ce pôle nord. Le problème est qu’en se mondialisant les communautés ont perdu leur nord et que les boussoles disparaissent les unes après les autres. Elles ne sont plus adaptées à des choix qui se fondent davantage sur les visions régionales ou mondiales. Nous en sommes là, errants dans la nostalgie d’une mémoire qui n’existe guère à l’échelle planétaire et qui, même à l’échelle de l’Europe, est assez courte. 

Nous errons car aucun des vents de la mondialisation ne peut légitimer à lui seul un choix plutôt qu’un autre : la sécurité sans la liberté mène au totalitarisme, mais la liberté sans sécurité peut conduire au chaos ; la coopération sans compétition peut devenir collectivisme, mais la compétition sans coopération attise les conflits, etc. L’Europe – bipolaire à ses débuts et devenue multipolaire à mesure que les vents de la mondialisation soufflent sur elle – n’indiquera pas le pôle nord, mais elle pourrait aider à fabriquer une boussole comportant un centre d’attraction où se rejoindraient les huit principes régulateurs (égalité, dignité, fraternité, hospitalité, solidarité planétaire humaine et solidarité écologique, responsabilité et créativité) pour rapprocher les couples opposés et réconcilier les inconciliables. Inspiré de la spirale formée par les quatre visions de l’humanisme, ce centre octogonal serait notre boussole : sans empêcher les mouvements – car les sociétés sont évolutives et les humains mobiles – il les stabiliserait en un équilibre dynamique, un équilibre toujours en mouvement. Les sociétés seraient ainsi stabilisées sans être immobilisées, pacifiées sans être uniformisées, harmonisées sans être unifiées (cf. figures initiale « Vue d’ensemble » et 4 ci-dessous). 

Son échec apparent n’a pas empêché de l’Europe d’aller vers la triple métamorphose qui permettrait de concevoir une telle « boussole des mondes possibles »(cf M. Delmas-Marty, Sortir du pot au noir : L’Humanisme juridique comme boussole, Buchet Chastel, 2019). C’est pourquoi il est urgent de relancer l’Europe, afin que la gouvernance du monde échappe aux tendances hégémoniques des superpuissances. La Chine a déjà compris que l’enjeu était mondial et le préambule de sa constitution, tel qu’il a été révisé en 2018, affirme que la Chine « contribue à la construction du destin commun de l’humanité », tandis que le programme des « Nouvelles routes de la soie » s’inscrit dans cette perspective. Même si les Etats-Unis se sont mis (momentanément ?) hors-jeu, les BRICS sont prêts et l’Afrique se prépare. Dans cette configuration, l’Europe aurait plus que jamais un rôle à jouer pour proposer une alternative aux récits anticipateurs comme ceux du Tout marché, du Tout numérique ou de l’Empire monde qui les combine. 

En ouvrant l’humanisme aux diverses visions du monde, y compris la vision écologique de la Terre mère, l’Europe pourrait inspirer un récit à la fois solidaire et pluraliste qui opposerait la « mondialité » à une mondialisation déshumanisante. Emprunté aux écrivains antillais Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, ce néologisme désigne une vision ouverte et évolutive qui associe « une politique des solidarités et une poétique des différences ». Proche de l’esprit européen, ce récit de la mondialité, s’il était assumé comme tel par les peuples d’Europe, serait une alternative crédible aux autres récits d’anticipation. Il s’agit du seul récit qui se préoccupe à la fois de conserver une terre habitable et de respecter les droits des quelques 11 milliards d’êtres humains annoncés pour la fin du siècle. Le seul, peut-être, à pouvoir résister aux Empires mondes sans conduire à l’effondrement déjà annoncé ». 

Olivier Abel, philosophe, créateur du Fonds Ricoeur 

« Nous venons d’assister à un grand moment d’imagination au sens où l’imagination, comme le dit Paul Ricoeur, a une dimension politique extrêmement forte. Il y a d’ailleurs aujourd’hui un champ de bataille de l’imaginaire et il ne faut pas l’abandonner aux industries qui sont extrêmement fortes. Il y a vraiment une polarité, et nous l’avons bien senti dans vos propos, entre d’un côté une tradition, des sédimentations, des champs de valeurs et de l’autre côté une dimension d’utopie, d’invention, de novation qui est très forte. Je crois que c’est important de placer cela comme horizon. 

Pour me présenter rapidement, je suis un protestant latin, c’est déjà un peu bizarre. Je me sens protestant mais latin, ça fait quelque chose de bouger. Il y a une dimension d’interrogation, pas chrétienne, presque agnostique, autour de la question de « qu’est-ce que c’est que l’identité ? ». Et puis il y a une espèce de va et vient que je sens depuis longtemps entre une Europe océanique et une Europe territoriale. L’Europe porte ce double mouvement. J’ai enseigné au Tchad et aussi à Istanbul il y a une quarantaine d’années. C’est lors de cette expérience que j’ai réellement senti l’Europe – c’est sur la frontière qu’on sent les choses -, sa fragilité, son existence et le désir d’Europe chez les jeunes. 

La Turquie, parmi d’autres pays tient les frontières de l’Europe, et l’Europe lui délègue la gestion des frontières. Cela est quelque chose qui m’inquiète beaucoup pour la démocratie. Qu’est-ce qu’une démocratie qui sous-traite la défense de ses frontières ? Le passage de l’Empire à l’État-nation ne s’est pas fait sans énormes dégâts terrifiants. Nous sommes justement en train de passer de l’État-nation à un autre régime, ce qui est un énorme changement pouvant amener d’énormes dégâts. 

Parmi les formes que je vois émerger il y a un mouvement des peuples et cela s’accompagne d’une forme de dépolitisation. Les gens partent avec leurs imaginaires, il y a des populations, des religions qui sont chacune dans leurs bulles. Il y a des bulles d’imaginaires juxtaposés et on ne s’en rend pas compte. 

Dans cette société de réseaux, j’observe aujourd’hui des formes de mafias. Je crois que nous devons être très attentifs à l’émergence et à la puissance de ces mafias. Les mafias sont les relations des amis de nos amis de nos amis, qu’on utilise par exemple pour les petits boulots. Ce sont des choses qui m’inquiètent et qui ressortent de mes expériences. 

L’Europe pose la question de la boussole. Le drapeau européen a d’ailleurs lui-même cette forme d’un centre vide (au sens de Claude Lefort) et à la fois de cette pluralité. Comment tenir ensemble l’un et le multiple ? C’est la question que vous posiez qui est une question majeure. Moi j’ai le sentiment aujourd’hui que le vide central est devenu plus fort que la pluralité. S’il n’y a plus qu’une juxtaposition d’identités, il n’y a plus d’Europe. Mais s’il n’y a plus qu’une sorte d’unité un peu vide, alors l’union est presque la communion. Cette dernière configuration peut être extrêmement labile et, comme le disait André Malraux, « on marche mal sur le vide » (par rapport au fait que les peintures n’ont de cesse de se reprendre les unes des autres, de s’imiter). 

Nous nous appuyons sur toutes les sédimentations, tous ces imaginaires dont je parlais tout à l’heure, et cela est constitutif de l’Europe dans la mesure où l’Europe est fondée sur un rapport au passé qui n’est pas le sien. C’est la figure de l’Europe qui vient de la fille du roi des Phéniciens enlevée par Zeus, avec l’idée qu’il y a une sorte d’altérité interne à l’origine de l’Europe, comme l’expose Marcel Hénaff dans un texte paru dans Esprit. L’Europe a un rapport particulier à des langues qui ne sont plus les siennes : elle s’est constituée en traduisant des textes hébreux ou latins venus d’ailleurs, ce n’est pas une construction en soi, sur soi dans un prolongement de soi-même. Je parle de vide, de vertige, car c’est comme si on l’avait peu à peu énucléé, évidé le noyau éthico mythique sur lequel l’Europe était construite. 

Il y a quelque chose dans l’Europe qui me frappe c’est cette sorte d’idéalisation, d’Orwellisation du passé. Je cite Orwell car Milan Kundera, dans un petit texte, opposait Orwell et Kafka. Il expliquait que quand Orwell décrit un système totalitaire, il est lui-même totalement totalitaire, alors que quand Kafka décrit le procès, on est dans l’absurde mais il y a des petites scènes de vie qui rendent les choses crédibles. Ce que je veux dire, c’est que dans notre passé le pire des passés européens sont mêlés, complexes et vivants et on peut prendre appui sur ce passé, même le passé colonial, même le passé chrétien dans ses pages les plus sombres. Il faut donc cesser d’Orwelliser le passé, cesser de liquider l’héritage, cesser de briser les canalisations des traditions car ce sont les matériaux avec lesquels on peut penser, imaginer et créer. 

Je dirai très rapidement que l’Europe est construite sur ce vide car elle ne veut plus de puissances politiques et militaires parce que justement on a connu le moment des États totalitaires et on a tout fait pour briser la puissance des Etats totalitaires. C’est une bonne chose, mais cela a créé une faiblesse politique profonde de l’Europe et c’est une faiblesse à laquelle on tient, si je puis dire. 

Ensuite, il y avait un capitalisme qui s’était beaucoup développé, on a cessé de tenter de l’assagir par une sorte de solidarité, des canaux de redistribution. On a assagi notre capitalisme alors que dans des pays communistes, qui ne pensaient pas l’assagir mais le faire dépérir, c’est pourtant là aujourd’hui que le capitalisme est le plus sauvage. 

Et je dirais la même chose sur les religions (je prends les trois registres du religieux, de l’économique et du culturel au sens fort). On a tout fait pour briser les puissances religieuses, nos religions sont mourantes et cela laisse du terrain libre à du religieux ensauvagé. Parce qu’il y a de grandes faiblesses politiques, d’autres formes politiques sauvages apparaissent et peuvent survenir par des formes qu’on n’attend pas, un capitalisme sauvage qui nous revient dans la mondialisation, du religieux ensauvagé, c’est cela qui me paraît un peu triste. Face à cela, la grammaire libérale, la grammaire du lien sociétal libéral réduit tout à des opinions interchangeables en créant une société sans attache, lisse et construite sur le vide et cela me paraît très inquiétant. 

C’est la raison pour laquelle il me paraît important de rouvrir les ressources de l’Europe, les humanités (car il n’y a pas une humanité européenne). L’Europe est inachevée, c’était le grand texte d’Habermas sur les Lumières – mais Ricoeur protestait tout de suite en disant qu’il n’y a pas que les Lumières qui sont inachevées, la renaissance est inachevée, le romantisme, peut être le socialisme, c’est-à-dire que de toutes façons, les traditions n’ont pas fini de donner et de produire des fruits. C’est important de ne pas penser l’Europe avec un seul projet mais avec un débat entre ces traditions. 

C’est un débat que j’avais eu avec des intellectuels chinois qui interrogeaient notre conception de la morale européenne. Ils disaient être embêtés parce que le capitalisme pouvait détruire la morale. Il y avait de très haut dignitaires du parti chinois, Je leur disais que je pense que le propre l’Europe c’est d’avoir un différend fondateur : la moral antique, une morale de courage (Cynthia Fleury) et la morale chrétienne qui est une morale de l’humilité, du pardon… Ce sont deux morales extrêmement différentes. 

Pierre Manin disait que les deux traditions s’étaient tellement combattues l’une et l’autre qu’il n’y avait plus ni courage, ni humilité aujourd’hui. Je pense que ce n’est pas tout à fait juste, que ces deux traditions n’ont pas fini de produire leurs fruits. On est dans une tradition mixte, on a la tradition aristotélicienne, la tradition kantienne pour aller très vite, il y a Socrate et Jésus, ce sont deux fleuves, je dirai, très profondément différent. Socrate c’est le cercle, on remet toujours la question au centre et c’est la question qui nous fait avancer. Jésus, d’un mot, car il y a plein de choses à dire mais il y a une chose qui me paraît importante par rapport à la tradition dans laquelle s’inscrit Esprit Civique, c’est l’idée que la charité est anonyme « chaque fois que vous l’avez fait à un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait » et c’est-à-dire qu’on peut avoir des institutions qui ne sont pas des institutions de la solidarité dans lesquelles je crée mes clients (ce sont les mafias) mais les sociétés ou la redistribution est anonyme, la charité peut se faire à travers des institutions de la solidarité et ça, c’est un héritage de la tradition chrétienne qui me parait très fort. Je pense que ces traditions, elles, ont produit un pluralisme profond de l’Europe qui crée la possibilité de vivre durablement avec ce pluralisme et d’en inventer des formes : pluralisme politique. C’est ce que vous avez dit Mireille Delmas-Marty, les monstres sont normaux, c’est ce que disait Canguilhem. « Des anomalies normales » disait Kant, c’est inhabituel donc monstrueux mais il faut inventer, c’est la forme que prend la vie, le vivre ensemble doit trouver de nouvelles formes. 

Qu’est-ce que le pluralisme économique aujourd’hui, on a beaucoup fait pour intégrer tout dans un seul marché mais aujourd’hui on voit qu’on a besoin de conserver une pluralité des espaces économiques et ça fait partie de la question écologique, je crois. Et puis le pluralisme culturel pose un énorme problème. Ce n’est pas seulement le problème de la mortalité au sens de Paul Valéry « nous autres civilisations savons que nous sommes mortelles», si les civilisations sont mortelles c’est qu’elles sont plurielles, il y a une pluralité des civilisations, des langues, des religions et accepter ce fait de la pluralité est un moment extrêmement vertigineux qui peut rendre tout le monde septique. 

Ricoeur avait ce texte en 1959, civilisation planétaire et culture nationale, le mot national n’était peut-être pas très bien choisi. C’est un texte qui était paru dans Esprit, d’une conférence qu’il avait donné à Genève. Il y a un vertige sceptique et dans ce vertige sceptique justement, la mondialisation, le déplacement universel, on est dans un déplacement universel, finalement on est plus que des touristes de passage. Ricoeur dit qu’on est dans une société où il n’y a plus que des autres, il n y’a plus personne qui dit “je”. Or, pour rencontrer un autre que soi (le principe d’hospitalité), il faut avoir un soi. Je voudrais appeler les européens à découvrir en rencontrant les autres, mais à le faire en ayant un soi, ce qui nécessite aussi un désir d’exister. Ricoeur disait d’ailleurs : j’ai une culture, j’appartiens à ma civilisation comme j’ai un corps, je ne peux pas changer de corps à volonté, ce n’est pas un choix, c’est plutôt une figure de la modestie, c’est-à-dire que je ne suis pas le tout de l’humanité. L’Europe n’est pas le tout de l’humanité. C’est vertigineux pour l’Europe, alors elle peut se désintéresser, abdiquer toute prétention à exister et à rencontrer autre qu’elle-même. D’ailleurs autrui est le meilleur chemin de soi à soi, c’est en découvrant les autres qu’on découvre qui on est. Je termine sur ce mouvement entre l’identité et l’altérité : ne pas nous laisser enfermer dans l’identité mais pas non plus dans une sorte d’altérité dans laquelle il n’y aurait plus personne qui dise « nous » ou « je ». « 

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