Le sens à donner au travail

Aujourd’hui, quel sens donner au travail ? Réflexion de Jean-Baptiste de Foucauld, président de l’association Solidarités nouvelles face au chômage (SNC).

Aujourd’hui, quel sens donner au travail ? Cette question elle-même est révélatrice d’une époque, de ses incertitudes, de ses angoisses, de sa marge de liberté et de distance critique aussi.

Elle aurait bien étonné un philosophe grec du Ve siècle av. J. C. En effet, pour un citoyen d’Athènes, la question du sens du travail ne pouvait se poser, puisque la condition de l’humanité, de la liberté et de la citoyenneté, était d’échapper à la servitude de la nécessité, réservée aux esclaves. Sous l’Ancien Régime, le travail reste une servitude, à laquelle il convient de se soustraire : réussir sa vie, c’est réussir à ne plus travailler grâce à la rente ou à la faveur royale pour se livrer aux arts nobles de la cour, de la guerre, ou des arts.

Avec la révolution industrielle, cette situation s’inverse: le travail est ce qui permet à l’homme de transformer sa condition, de faire en sorte que demain soit meilleur qu’hier, qu’il y ait progrès: le sens du travail va de soi. Le travail est une condition de la citoyenneté; le conflit porte sur les manières de le rétribuer, de l’aménager, de le distribuer, d’en faire un instrument de promotion, d’en répartir les fruits. Peu à peu, le travail se voit investi en quelque sorte d’un surcroît de sens, au risque d’évincer les autres sources de sens. Depuis mai 1968, la crise du pétrole de 1973, la montée du chômage et l’exclusion, les risques de l’environnement, nous nous interrogeons à nouveau.

La plupart des livres consacrés à l’économie, à la société, tournent autour de cette question, chacun apportant sa contribution, mais sans qu’une vision claire apparaisse encore bien nettement. Comment apporter une contribution utile à une réflexion collective aussi imposante, en France, mais aussi partout dans le monde développé ? Je vous propose une réflexion en six points : trois consacrés à bien mesurer la problématique, trois à essayer de définir quelques orientations.

La problématique : une question à la fois centrale et complexe

Quelques évidences tout d’abord : le travail structure toujours, quoi qu’on en dise, la majeure partie de la vie de ceux qui ont un emploi. Rappelons que, une fois les 35 heures réalisées, les cadres travailleront 217 jours par an, soit près de 60% de leur temps, et cela avec des journées lourdes. Malgré la baisse du temps de travail, aucune activité ne prend autant que le travail pour les actifs. Le travail structure très fortement une société dominée par l’économie et tournée vers le progrès technique : modèle de production et de consommation, rapport entre le capital et le travail, emprise du travail (ou du non-travail) sur la vie quotidienne forment un bloc, pour le meilleur et pour le pire.

Enfin, du fait du processus continu d’accumulation, le travail a acquis un pouvoir de transformation à la fois considérable et croissant, au point de poser aujourd’hui des problèmes de limites inédits et presque indécidables : après avoir acquis la capacité de transformer la nature, et d’améliorer ses conditions de vie, le travail de l’homme menace aujourd’hui la nature elle-même, ses règles fondamentales qu’il modifie sans trop le savoir; et voilà qu’avec la révolution biologique, il se trouve et se trouvera capable de se produire lui-même, sans en connaître les conséquences. C’est la puissance même acquise par le travail qui pose avec une acuité croissante la question de ses finalités. Le problème du sens du travail est intimement lié à la question des finalités du progrès et de l’économie. Ils sont indissociables.

Mais, précisément, qu’appelle-t-on travail, que veut-on désigner par là ? Il n’est pas si simple de définir le travail. Le mot travail vient, on le sait, de tripalium, instrument de torture. Le travail recouvre donc une activité dans laquelle il y a un effort, qui peut être pénible, qui l’est souvent, en vue d’un but. Mais cette activité, pour mériter le nom de travail, doit-elle être rémunérée ? Doit-elle être rémunérée en argent – il s’agit alors d’un emploi et le travail est assimilé à l’emploi – ou sous d’autres formes? L’éducation des enfants est-elle un travail ?

On parle volontiers de travaux domestiques, mais l’on demande souvent à une mère de famille si elle travaille, sous-entendant par là que les tâches domestiques ne sont pas à proprement parler du travail au sens normal du terme, d’où l’idée de salaire familial. Mais dans le même temps, on demande aux enfants de bien travailler en classe, sans doute parce que cela augure bien pour l’avenir de leur futur travail. Le bénévole qui donne régulièrement du temps à une association, une fois sa retraite prise, ne sera pas considéré comme un travailleur, et pourtant son activité ordinaire ne diffère de celle du salarié que par le statut et les droits et obligations qui en découlent vis-à-vis de l’employeur.

Le sportif amateur qui s’entraîne durement pour gagner une compétition ne saurait être considéré comme un travailleur, et pourtant il lui suffit de devenir professionnel pour «travailler». Le travail s’identifie alors à un statut. Il y a des activités qui ne sont ni véritablement du travail, ni véritablement son opposé, à savoir le loisir. Joffre-Dumazedier distinguait déjà trois fonctions dans le loisir, souvent liées : le délassement, le divertissement et le développement. L’assistance à un colloque n’est ni du travail ni du loisir, mais une forme particulière d’activité. Hannah Arendt distingue le travail, qui ne fait qu’entretenir la vie; l’œuvre, qui résulte de la fabrication d’un objet durable; et l’action, qui met en jeu les interactions humaines. On pourrait multiplier, presque à l’infini, ces distinctions. Il en résulte que le concept de travail est flou, ambigu, et que cela, dès le départ, brouille le sens.

Par commodité, dans un premier temps, il est tentant de s’en tenir à une conception limitative du travail : tout ce qui constitue un effort en vue d’un but, lorsqu’il est assorti d’une rémunération monétaire, réservant le terme d’activité aux autres occupations humaines, toute la question étant de parvenir à un équilibre entre le premier et les secondes, entre le travail-emploi rémunéré et les autres formes d’activités non rémunérées ou autrement rémunérées.

Ce n’est pas pour autant que le terrain est dégagé. Car on tombe alors sur les multiples questions que pose l’usage de plus en plus fréquent du mot «sens» dans le débat social: objet traditionnel de la philosophie et de la religion dans une société qui s’en désintéresse au moment où elle en aurait tant besoin, le sens est à la fois une préoccupation existentielle commune et assez vivement ressentie, et une commodité intellectuelle et langagière qui permet de poser le problème sans le traiter.

De quoi s’agit-il en effet ? Donner un sens au travail ? Ne faut-il pas d’abord donner sens à la vie, car si la vie a un sens, le travail en a un aussi. Mais cela suppose le problème résolu. Peut-on au contraire espérer donner un sens au travail pour donner un sens à la vie ? Le travail est-il l’englobant de la vie ou englobé par la vie ? Et comment en construire le sens ? Pont aux ânes du débat collectif, le sens se trouve à l’intersection du refus du non-sens, du bon sens et du sens ultime.

* Le refus du non-sens : donner un sens au travail, c’est tout d’abord commencer par identifier et combattre les formes de non-sens que sont aussi bien l’exclusion de l’accès au travail que la pression excessive sur les travailleurs; c’est refuser tant l’exclusion que l’exploitation, ainsi que la précarité, qui est un mélange hybride des deux. Il est en effet plus facile, l’expérience historique l’a montré, de combattre le mal que de définir le bien.

* C’est ensuite s’efforcer d’agir avec bon sens, qui, comme on le sait, n’est pas la chose du monde la mieux partagée, et chercher les règles du jeu qui vont dans ce bon sens, ce qui suppose une certaine conception de l’homme.

* C’est enfin, dans une vision plus ambitieuse, chercher la vérité profonde des choses, qu’elle soit donnée et révélée ou construite par l’homme; cela revient pour le sujet qui nous occupe à chercher à donner simultanément à son travail et à sa vie une adhésion en profondeur qui résulte d’un projet personnel, d’une vocation, intégrée dans une vision symbolique du monde, qui est à la fois un risque et une chance.

S’agit-il enfin de sens individuel du travail, ou de sens collectif, ou plutôt d’un équilibre entre les deux ? Chaque individu doit pouvoir donner ses réponses à ces questions pour lui et pour ses proches, car il y a sans doute autant de sens au travail que de personnes au travail. Mais la société doit aussi donner un sens collectif au travail aujourd’hui, intimement lié aux finalités d’une économie qui est prise en tenailles entre l’exigence de progrès indéfini et la double menace pathogène que celui-ci fait peser sur la société : l’exclusion des hommes et l’altération fatale de la nature. De ce point de vue, donner un sens au travail aujourd’hui, c’est nécessairement se battre pour transformer une croissance utilitariste dominée par l’argent en un développement humain respectueux des personnes et de la nature.

Et là, nous rencontrons un autre obstacle de taille : c’est que les messages sont brouillés et cela pour deux raisons.

La première est l’éclatement de la société salariale constituée peu à peu au cours des trente glorieuses. Il en résulte que tous les vécus du travail coexistent aujourd’hui, du plus négatif au plus positif en passant par toute la gamme des positions intermédiaires. Quoi de commun entre le jeune d’un quartier défavorisé dont les parents sont au chômage depuis longtemps et qui, allant d’emploi précaire en emploi précaire, est tenté par les différentes formes possibles d’argent facile; le cadre de plus de 50 ans qui désespère de retrouver un travail et pour qui le sens du travail est simple : en retrouver un; le jeune cadre ou le chercheur heureux, créatif, équilibré; le dirigeant atteint par la folie des grandeurs et à la fois drogué, stressé par le poids des responsabilités et écrasé par la complexité de son travail; et le monde protégé de la fonction publique, pas si bien dans sa peau que cela, surtout tous ceux qui sont en contact avec la souffrance sociale ?

Et l’on pourrait multiplier les exemples de ce type. À chacune de ces situations, un sens du travail différent. L’éclatement de la société salariale a provoqué l’éclatement du sens du travail. Il l’a individualisé, personnalisé, comme d’ailleurs le sens lui-même.

La seconde raison est que la réflexion collective envoie des messages extrêmement contradictoires, abusivement influencés par la situation conjoncturelle de l’emploi. Il y a à peine trois ans, il n’y en avait que pour la «fin du travail» (Rifkin) ou pour «le travail, une valeur en voie de disparition», titre du livre de Dominique Meda (qui d’ailleurs, et cela même est significatif, ne correspond pas au contenu), d’où l’idée d’allocation universelle compensant l’absence de travail. Ceux qui alors, comme nous le faisons à Solidarités nouvelles face au chômage avec d’autres, se battaient pour le droit au travail pour tous apparaissaient comme des naïfs peu crédibles.

Personne ne voulait examiner sérieusement pourquoi d’autres pays avaient beaucoup mieux réussi que nous. Aujourd’hui, le plein emploi est redevenu plus plausible, et tout aussi superficiellement, sans nous interroger sur les raisons qui y ont conduit, nous serions prêts à considérer qu’il est déjà là : par une sorte d’influence pernicieuse de la net-économie et des mécanismes boursiers, nous actualisons le plein emploi potentiel de demain. Nous sommes en train d’inventer le plein emploi virtuel, en oubliant que nous en sommes encore loin et que les conditions de résorption du chômage d’exclusion ne sont pas remplies. Et du coup, nous sommes prêts, par des attitudes exagérées en matière de revendications salariales, à casser cette préférence pour l’emploi qui, peu à peu, s’est substituée à la préférence pour le chômage, grâce aux mesures accumulées depuis une dizaine d’années.

Comment s’y reconnaître dans un tel paysage ? L’emploi, le travail sont abordés de manière schizophrénique. La main qui valorise le travail, la promotion de celui-ci, son rôle humain, et qui s’efforce patiemment de construire de nouvelles régulations voit son travail annulé par l’autre main qui dévalorise le travail par le chômage ou par des rémunérations exagérées et hasardeuses sortant des proportions normales et négociées du contrat social, cette main bien visible qui considère le travail comme une marchandise, une chose parmi les choses, régie par cet équivalent universel qu’est l’argent. Cela n’est pas nouveau, évidemment. Mais, la perte de repères de substitution au travail donne une acuité plus grande encore à cette situation.

 
Lire la suite de cette conférence donnée au cours de la session 2000 des Semaines sociales, « Travailler et vivre » sur le site des Semaines sociales de France.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *