Vivre autrement pour un développement durable et solidaire

Elena Lasida, , économiste et chargée de mission à Justice et Paix, questionne notre mode de développement et propose des pistes de réflexion pour « vivre autrement ».

Je parle du développement durable à partir d’une réflexion collective menée à Justice et Paix – France depuis quelques années. Celle-ci s’est traduite par un premier ouvrage publié en 2006, Notre mode de vie est-il durable ? , et se poursuit par l’élaboration de fiches thématiques dont la première vient juste de paraître sur le thème d’une mobilité durable.

Cette réflexion collective constitue par son contenu et surtout par sa forme, une expérience de développement durable. Les personnes qui y participent viennent d’horizons différents, avec des compétences diverses. Grâce à cette différence – je dis bien grâce et non pas malgré – nous avons pu faire l’expérience d’un véritable travail d’élaboration collective. Le résultat n’est pas une simple juxtaposition d’approches différentes, mais au contraire un travail façonné et bâti ensemble. Ce fut possible parce que chacun s’est laissé déplacer par les autres, chacun s’est désapproprié de son idée pour construire avec d’autres une idée commune.

Je crois que c’est là le principal enjeu du développement durable : apprendre à faire projet ensemble tout en ayant des intérêts différents, voire opposés. Mais pour cela, il faut commencer par risquer une perte et par accepter de se laisser déplacer. Bref, ma parole sur le développement durable émerge de ce lieu d’élaboration collective, dans lequel nous ne nous sommes pas contentés d’accumuler nos connaissances ; nous les avons mises en dialogue, et le dialogue a produit quelque chose de radicalement différent de ce que chacun de nous aurait produit tout seul.

Si je crois important de parler de la forme qu’a prise notre travail avant de parler de son fond, c’est parce que pour le développement durable aussi, le contenu est très conditionné par la manière de faire, le résultat par la manière d’y arriver. En ce sens, on pourrait le définir comme une expérience de déplacement réciproque qui rend possible l’émergence du radicalement nouveau.

Le développement durable : un “style” de vie

Mettre la forme avant le contenu, la démarche avant le but, la pédagogie avant le résultat traduit ce que nous croyons être l’enjeu principal du développement durable : inventer un nouveau style de vie plutôt qu’un nouveau modèle de développement à substituer à la place de l’actuel. Le style n’est pas associé à un seul modèle, mais il peut prendre des formes multiples. Le style c’est, selon Merleau-Ponty, “la mise en forme des éléments du monde qui permettent d’orienter celui-ci vers une de ses parts essentielles ” . Le style relève de la mise en forme plutôt que d’une forme particulière, de la mise en cohérence d’un ensemble plutôt que de sa composition précise. Le style a toujours quelque chose d’indéterminé qui ouvre vers un autre possible, tandis que le modèle évoque plutôt quelque chose d’achevé et dont le résultat est prévisible d’avance. C’est en ce sens que le développement durable peut être associé à un nouveau style de vie .

Nous sommes aujourd’hui confrontés au défi de trouver un autre mode de vie, plus respectueux de la nature et plus solidaire. Or nous le constatons chaque jour, il n’y a pas de solution miracle ; il n’y aura pas de modèle de développement unique et bon pour tous. Chaque solution a des effets positifs pour les uns et négatifs pour les autres. Par conséquent, c’est la manière de choisir plutôt que le choix retenu qui permettra de dire si la solution est bonne ou mauvaise. C’est surtout dans la manière de décider ensemble, dans la manière de faire des choix de société, dans la manière de construire des projets collectifs que le développement pourra être qualifié de durable, de viable et de vivable. Une pédagogie du choix serait en ce sens à développer.

Évidemment, il faudra avancer dans la recherche de solutions techniques, mais la technique ne résoudra pas toute seule nos problèmes. Une même technique peut se révéler à la fois très positive et très négative selon les urgences et les compétences particulières de chaque situation, de chaque population. Le développement sera durable surtout si nous sommes capables d’inventer de nouvelles manières de vivre ensemble : un ensemble qui ne soit pas le résultat du seul jeu des forces, où les plus puissants l’emportent, ni du seul compromis, où l’on est prêt à perdre seulement en fonction de ce qu’on peut gagner, mais un véritable projet bâti ensemble, où l’on croit que le collectif peut faire émerger du radicalement nouveau.

Le développement durable appelle à inventer un nouveau style de vie : un style tel que le fait de se laisser déplacer par autrui ne soit pas perçu d’abord comme une perte de pouvoir, mais plutôt comme une capacité de créer ensemble ; où l’interdépendance ne soit pas perçue comme manque d’indépendance, mais comme possibilité de s’enrichir mutuellement ; où l’intérêt des autres ne soit pas toujours perçu comme empiétant sur mon intérêt personnel, mais comme une ouverture à des dimensions nouvelles.

Le changement de style suppose avant tout un changement de regard. De même que le style d’une œuvre d’art renvoie à la cohérence de l’œuvre plutôt qu’à ses formes particulières, le style de vie renvoie à ce qui donne de la cohérence à la vie plutôt qu’à ses pratiques concrètes. Le style sollicite notre capacité de perception avant notre capacité d’utilisation. Le style relève du sens plutôt que de l’efficacité – sens en termes de sensibilité et de finalité. Le développement durable nous invite à penser un style de vie tel que l’on sent qu’il fait bon vivre et que la vie vaut la peine d’être vécue, un style de vie qui donne envie de vivre. Le développement durable nous donne aujourd’hui l’occasion de revisiter notre représentation de la vie bonne, de la vie désirée, de la vie souhaitée ; c’est par ce biais que la résonance avec notre foi chrétienne devient très forte.

Une chance pour la foi chrétienne

Le développement durable est une chance pour notre foi chrétienne d’abord parce qu’il renvoie à des questions essentielles de la vie humaine. Les menaces qui pèsent aujourd’hui sur les conditions matérielles de la vie nous font prendre conscience d’autres dimensions de l’existence qui ont été sous-évaluées dans nos sociétés très industrialisées : la dimension spirituelle de la vie, mais également sa dimension relationnelle. Nous avons aujourd’hui l’occasion de redonner de l’épaisseur à la vie, et pas seulement de chercher à l’élargir physiquement. Nous sommes en effet confrontés à une question de vie et de mort, qu’il ne faudrait pas réduire à une approche uniquement instrumentale ou physique. C’est donc une chance pour revisiter notre expérience de foi, pour interroger notre espérance, pour repenser le rapport entre foi et vie, pour trouver une nouvelle cohérence entre connaissance et sagesse (au sens biblique du terme).

C’est une chance aussi pour nous chrétiens, accusés d’avoir réagi tardivement face à cette menace majeure qui pèse aujourd’hui sur notre planète, et, plus encore, d’avoir soutenu et cautionné l’exploitation de la nature en raison de l’appel à “ dominer la terre ” selon le Livre de la Genèse. Je pense en effet que cette accusation offre la chance de nous interroger sur notre rapport à la vérité et sur notre manière d’être présents dans le monde. Comme chrétiens, nous nous sentons habités d’une Bonne Nouvelle que nous voudrions transmettre au monde. Mais nous l’avons peut-être trop limitée à une déclaration de principes, ou à une liste de valeurs à défendre, en privilégiant la forme doctrinaire qu’elle a prise au cours de l’histoire. Nous avons aujourd’hui la chance de retrouver le sens dynamique, relationnel, vital de la Bonne Nouvelle, définie plutôt que par une vérité connue d’avance, par une vérité toujours à découvrir à travers et en dialogue avec le monde. Une Bonne Nouvelle qui ne nous appartient pas, que nous ne possédons pas, mais qui se révèle à travers toute parole capable de susciter la vie là où la mort semble l’emporter.

Le retard dont on nous accuse nous déplace du centre et nous situe autrement face au monde et au milieu de lui. Nous avons aujourd’hui l’occasion de penser notre présence chrétienne dans le monde comme une manière particulière de l’habiter, en dialogue avec autrui plutôt qu’en transmetteurs d’une vérité toute faite. A travers cette présence, je crois que se révèle quelque chose de fondamental de notre être chrétien, quelque chose qui se joue dans la relation plutôt que dans les principes, dans la marche plutôt que dans l’arrivée, dans le dialogue plutôt que dans la transmission.

Le développement durable est donc pour la foi chrétienne une double chance qui nous interroge et nous décentre. Celle-ci peut être déclinée en trois dimensions, trois enjeux essentiels de la problématique du développement durable qui ouvrent des espaces pour penser une manière particulière d’être au monde en tant que chrétiens : la représentation de l’avenir, la représentation de l’humain et la représentation de la transcendance.

Revisiter notre représentation de l’avenir

Le développement durable met en cause notre idée de l’avenir. Les risques environnementaux auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés transforment l’avenir en menace de mort : si nous continuons à produire et à consommer, à nous déplacer et à nous développer comme nous le faisons aujourd’hui, il est sûr que nous allons droit dans le mur et que nous condamnons à mort les générations futures. Face à cet horizon de mort, comment dire la vie ? Au milieu des menaces qui tombent de partout, comment entendre et faire entendre une promesse ? Devant le discours fataliste dominant, comment parler d’un nouveau possible ? Comment dire la vie face à la mort assurée sans être taxé d’angélisme et d’ « idyllisme » ?

Je crois que nous sommes ici renvoyés au fondement même de la foi chrétienne et de la vie humaine. Nous nous trouvons en effet aujourd’hui face à des limites qui bloquent notre avenir. Or la limite est sans doute l’une des expériences les plus humaines qu’on puisse vivre. Nous sommes tout au long de la vie confrontés à des limites : des difficultés pour réaliser nos projets, des échecs, des pertes de capacités. Face à la limite, nous avons deux attitudes possibles : soit une approche négative qui regarde surtout ce qu’elle empêche, ce qu’elle entrave, ce qu’elle bloque ; soit une approche positive, qui essaye de voir ce qu’elle rend possible, ce qu’elle met en mouvement, ce qu’elle libère. Dans le premier cas, nous vivons la limite par le moins ; dans le deuxième, la limite par le plus.

Face aux limites environnementales auxquelles nous sommes aujourd’hui confrontés, de nombreuses voix s’élèvent en faveur du moins : moins de consommation, moins de production, moins de croissance, moins de mobilité. Mais s’agit-il d’abord de freiner la marche pour pouvoir durer plus longtemps ? Ou ces limites nous donnent-elles aujourd’hui la possibilité de penser nos modes de développement d’une manière radicalement nouvelle ? Si nous focalisons l’attention uniquement sur le moins, c’est-à-dire sur ce que nous avons à réduire et à perdre, cela signifie que nous croyons qu’il y a un seul modèle de développement possible et qu’il s’agit de le ralentir pour le faire durer. Mettre l’accent uniquement sur le moins signifie qu’il n’y a pas d’avenir nouveau devant nous, juste du déjà connu qu’il faut faire durer. Les limites auxquelles nous sommes confrontés nous permettent-elles d’imaginer un avenir différent ? Libèrent-elles des capacités nouvelles ? Nous permettent-elles de dire autrement la vie et ce qui fait vivre ?

Je crois qu’il existe aujourd’hui une multiplicité d’initiatives liées au développement durable qui révèle les différents plus qu’on pourrait gagner avec un mode de vie différent : moins de rapidité mais plus de relation ; moins de mobilité mais plus d’enracinement ; moins de productivité mais plus de proximité. Ces initiatives multiples disent la vie autrement : à travers l’attente et la surprise plutôt qu’à travers l’immédiateté et le contrôle ; à travers la liberté conçue comme responsabilité partagée plutôt que comme indépendance ; à travers la manière d’être présent et d’habiter l’espace plutôt qu’à travers la mobilité permanente.

Ces initiatives évoquent une autre vie possible, mais les mots nous manquent pour dire ce plus, pour dessiner une nouvelle représentation de l’avenir, pour définir cette nouvelle conception de la vie ; des mots pour dire la terre promise quand nous ne voyons que la terre dégradée et épuisée. Je crois que des mots comme frugalité, sobriété, ascèse ou sacrifice, que nous employons souvent dans le domaine religieux pour dire que l’essentiel de la vie n’est pas dans la consommation ou dans l’accès aux biens, disent encore le moins plutôt que le plus. Comment nommer le plus qui est en jeu, sans pour autant nier le moins ? Car la perte sera bien entendu inévitable : rien de nouveau ne peut naître si on ne lui fait pas de la place. Mais c’est le fait de croire qu’il y a un nouveau possible devant nous, même si nous ne connaissons pas lequel, qui inscrit la perte dans une dynamique positive et créative et fait de la traversée du désert une marche vers la terre promise.

Le développement durable nous invite donc à revisiter notre représentation de l’avenir : comment transformer la menace en promesse, la limite en nouveau possible ? Il nous faut développer pour cela une éthique de la limite. Or l’éthique de la limite résonne très fortement avec l’un des principaux mystères de la foi chrétienne : la résurrection. La résurrection n’est pas simplement la vie après la mort, ou la vie contre la mort, mais plutôt la vie qui traverse la mort, la vie qui se fraie un passage et qui émerge là où l’on ne l’attend pas. Et en ce sens la résurrection renvoie à une expérience profondément humaine, voire la plus humaine qui puisse exister : celle de l’échec qui ouvre au radicalement nouveau, celle de la limite qui libère une capacité nouvelle, celle du vide qui se met à désirer la vie.

Ce texte est un extrait d’une conférence d’Elena Lasida donnée en 2007 aux Semaines sociales de France. Lire la suite de cette conférence d’Elena Lasida sur www.ssf-fr.org

 

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