Conditions pour une politique d’inspiration personnaliste

Le samedi 24 mai dernier, Didier da Dilva, enseignant et spécialiste passionné du personnalisme, a animé, dans le cadre d’Esprit Civique, une demie-journée de débats autour de la pensée d’Emmanuel Mounier. Un groupe d’une dizaine de jeunes a ainsi pu découvrir et échanger autour des idées du fondateur de la revue Esprit. Nous reproduisons ci-dessous l’intervention de Didier da Silva qui jette les bases d’une « politique d’inspiration personnaliste » en insistant sur l’exigence d’incarnation et le devoir de cohérence, valeurs centrales du personnalisme. Ce groupe de jeunes est appelé à grandir et à se réunir à nouveau pour découvrir de nouvelles pensées, approfondir sa connaissance du personnalisme et débattre de l’actualité (pour toute information : contact@espritcivique.org).


 « Il n’y a pas de désespoir, il n’y a pas de désespérance collective dans la cité harmonieuse où puisse trouver matière le courage des âmes collectives. Mais la seule matière proposée au courage collectif dans la cité harmonieuse est la vie intérieure et le travail désintéressé »

Charles Péguy, Marcel, premier dialogue de la cité harmonieuse, 1898

Le personnalisme, élaboré par le philosophe et fondateur de la revue Esprit Emmanuel Mounier (1905-1950) au début des années 30, se veut, et c’est ce qui nous occupe ici, une éminente interrogation sur ce qu’il faudrait faire, et non pas seulement dire – ou dénoncer ; il est aussi une praxis, et pose les conditions de son application et de son exercice.

Les possibilités d’action et de réflexion d’un personnalisme contemporain appliqué au politique, réinséré dans des problématiques actuelles, sont réelles: convivialité, bioéthique, démocratie participative et locale, éducation et formation, organisation des territoires, la souplesse de l’idée personnaliste. Voilà des champs d’investigation concrets, ancrés dans le réel, qui ont besoin d’être interrogés, bousculés, nourris sans cesse dans une optique de confiance, mais non de naïveté.

Voilà trois conditions nécessaires à qui voudrait pratiquer une politique inspirée par le personnalisme, une politique de la common decency chère à George Orwell, une politique de la confiance subordonnée à une réflexion sur le temps, sur l’individualisme et sur la transcendance. C’est un « autre visage » possible de la politique, pour reprendre une expression lévinassienne, que nous dévoile le personnalisme.

Indignation

La capacité d’indignation personnaliste apparaît comme fondamentale dans son rapport au politique : elle appelle d’abord et avant tout à une conversion intérieure, condition initiale de toute transformation du réel.

Mais il met en garde contre les difficultés de l’action politique et de l’engagement. L’engagement, c’est l’évènement, « le maître intérieur » ultime, celui qui, suscitant l’indignation, enclenchera une prise de conscience et le sens de l’action. Il est celui qui « mettra en marche » les consciences. Mais cette action est difficile à mener : elle est exigence et humilité. Il n’y a pas de lendemain qui chantent dans le personnalisme, pas « d’horizon radieux » du personnalisme triomphant, même si certains s’accordent à dire que, dans une très large mesure, certaines encycliques papales –comme Gaudium et Spes- , et les orientations générales de la « Deuxième gauche » ont largement contribués à faire triompher certaines « valeurs » personnalistes.

Mais si le personnalisme place la Personne au cœur de son projet global, il tient aussi un discours de vérité, seule exigence tenable pour « produire » réellement du citoyen : l’indignation est un moteur qui aide à dépasser le monde anesthésié d’aujourd’hui. Le personnalisme peut surtout apporter un contrepoint qualitatif à l’idéologie libérale-libertaire, qui paraît indépassable parce qu’acceptée comme Destin, non sans résignation, par nombre de citoyens, en lui opposant la confiance, la force de la communauté, le bien commun, et le lien social. Il peut surtout participer à l’évaluation objective de la crise de la démocratie représentative actuelle.

Légitimité/ Subsidiarité

Le logiciel personnaliste est une machine à comprendre le réel parce que, selon les mots mêmes de Mounier, il nous débarrasse des « mystifications idéalistes ». Il permet en effet d’identifier les carences de la démocratie moderne, en interrogeant trois de ses défis actuels. C’est à ce prix que la confiance mettra du temps à revenir dans le cercle politique.

D’abord, la question de la légitimité en politique : cette dernière s’est posée début 2010, quand Herman van Rompuy, président du conseil de l’Union européenne, apostrophé de manière inattendue, donc historique, s’est vu reprocher très vertement son absence de légitimité politique à travers les conditions de son arrivée au pouvoir. Les attaques portées contre lui par un eurodéputé britannique, Nigel Farage, ont fait le tour d’internet : « Who are you ? I’ve never heard of you! Nobody in Europe have never heard of you! I would like to ask you, Mr. President: who voted for you? Is this european democracy ? ».

La manière est discutable, elle est à la limite de l’outrance, mais elle a le mérite de ramener la question démocratique, initiale et fondatrice, celle de la légitimité, dans les sphères du réel, qui plus est interrogé par l’Histoire. Mounier lui-même avait compris que tout changement institutionnel d’importance dans l’après-guerre devait se penser à l’échelle européenne. Mais il posait immédiatement après la question de la légitimité et de la subsidiarité. De fait : qui oriente, aujourd’hui, la gouvernance européenne et mondiale, et avec quel mandat, et quelle autorité ? C’est la question que de nombreux européens se posent. Et le début de réponse apportée lors des dernières élections européennes n’est pas de nature à satisfaire les exigences minimes d’une « utopie européenne » bien mal en point, et qui prête le flanc à bien des critiques justifiées. Une démocratie fragilisée par des manquements aussi graves ne saurait résister dignement et efficacement à ce que le Conseil national de la Résistance appelait déjà les « puissances d’argent ».

Ensuite, la question de la représentativité en démocratie: la crise économique, en montrant la toute-puissance d’organismes non démocratiquement élus, les agences de notation, signe la fin d’une certaine forme d’exercice de la souveraineté des citoyens, au bénéfice de l’exercice discrétionnaire parce qu’opaque et partial des intérêts oligarchiques et financiers sur ces mêmes citoyens, condamnés à n’être que des spectateurs de la démocratie. Cette résignation, pointé par nombre de catholiques, à commencer par le premier d’entre eux, le pape François, le personnalisme l’a combattu en son temps, dénonçant le simulacre démocratique comme symptôme d’une société malade. Le contrôle démocratique des représentants d’une nation démocratique est donc posé dans la perspective personnaliste, quand le mandat accordé souverainement se transforme parfois, et au mépris du labeur d’authentiques hommes engagés, par l’opération des prébendes et des réseaux, en brevet d’inaction ou d’incompétence.

Enfin, la question des valeurs véhiculées par la mondialisation financière : opacité, cynisme, absence de complexes, satisfaction immédiate du bien-être, court-termisme, défiance de l’humain et de la personne, mépris pour les faibles, arrogance, les « valeurs » véhiculées par la pensée économique ambiante s’installent pourtant, désormais dans le cadre, démocratique pour l’instant, des institutions européennes et mondiales.

Mounier l’avait bien compris, qui disait « qu’il n’y a pas d’abus de pouvoir, il y a le pouvoir, qui abuse par nature ». La démarche personnaliste oppose alors l’espérance au fatalisme, la communauté conviviale à l’enfermement communautariste, la cohérence et le lien social à l’individualisme marchand, la patience à la frénésie, les repères à la dispersion, la frugalité à la fausse abondance. Il s’agit bien de construire une démocratie respectueuse des personnes et de leur épanouissement, en produisant des acteurs, des citoyens libres, structurés dans la durée, privilégiant solidité et stabilité. Là sont les valeurs portées par une alternative qualitative à « l’hyper-festivité » permanente du monde actuel.

Le personnalisme ne jette donc pas seulement les fondations d’une nouvelle Renaissance de la démocratie: il veut aussi et surtout « refaire continuellement la démocratie », la sachant perpétuellement menacée. Cette tentation de Mounier de penser une démocratie personnaliste trouve un écho pertinent dans la crise qui s’est installée dans le monde depuis 2008. Pour Mounier, la démocratie serait « tout régime qui met le souci de la personne humaine à la base de toutes les institutions publiques ». La question posée ici porte en elle le vrai feu démocratique: celui du partage des pouvoirs, élargie à une communauté toujours plus grande de citoyens.

La société actuelle, nous l’avons dit, doit renouer sereinement avec l’utopie, tant qu’elle est concrète et raisonnable. Mais ces questions sont-elles vraiment déraisonnables, quand elles sont pourtant la base de tout exercice légitime du pouvoir ?

L’éthos politique – se comporter en personnaliste

Comme le disait, Jo Spiegel, maire PS de Kingersheim en Alsace, conseiller général du Haut-Rhin et membre fondateur d’Esprit Civique : « Pour faire de la politique, il faudrait d’abord commencer par faire 3 ans de psychanalyse, et méditer dans un monastère 2 années de plus ». A bien y réfléchir, cette plaisanterie n’en est pas une : car le « désordre établi » que pointait Emmanuel Mounier dans les dysfonctionnements de la démocratie au moment de la crise de 29 est bel et bien maintenant dans nos têtes, pour reprendre Jacques Delors. On en revient encore à la Common decency, le bon sens populaire, qui manque tant aujourd’hui.

L’actualité nous le montre de manière éclatante: l’engagement politique en temps de crise et de désarroi moral ne peut aujourd’hui être requis que par des « hommes de bonne volonté » qui accepteraient de faire deux types changements dans leurs pratiques politiques. Ces changements seraient pour certains vécus comme de véritables sacrifices, définis comme tel car ils vont à rebours des postures habituels et, hélas, caricaturales et banales. Ces sacrifices sont des conditions nécessaires pour qui voudrait mettre un peu de personnalisme dans son engagement citoyen. Et donc un peu de confiance dans son engagement politique.

Dans un premier temps, renoncer à l’enflure de l’ego. Charles Péguy déjà pointait du doigt ceux qui étaient devenus les « capitalistes d’eux-mêmes », rentiers à vie de leur propre situation. Dans la neuvième série des Cahiers de la Quinzaine, la sentence péguyste est sans appel. Parlant des politiques, il assénait : « les âmes turpides vont aux turpitudes ; les âmes serviles vont aux servitudes ».

C’est à une véritable révolution intérieure que nous appelle le personnalisme, révolution exigeante qui annonce des changements de société plus larges dans les corps intermédiaires, associations, syndicats, communautés de voisins, Web communities, etc…. Mais oblige à penser autrement sa vie qu’en terme « bourgeois ».

En ce sens, le personnalisme cherche à bousculer les comportements qui définissent, à tort ou à raison, et, souvent, de manière caricaturale, le monde politique: l’ego des politiques a toujours été, il est vrai, mais leur mise en scène en temps de crise, désormais appelé, par l’opération de la langue de bois, story-telling, et l’absence trop souvent visible de prise efficace sur les mécanismes économiques globaux, tendent à opposer de plus en plus une classe politique professionnelle et un société civile en mal de représentation. La méthode du discours a remplacé le discours de la méthode… Le personnalisme en politique peut servir alors d’espace de médiation entre le personnel politique et la société civique : en créant du lien entre les deux, il est dans sa fonction éminente de mise en relation des personnes. Il crée du lien. Il recoud ce qui a été déchiré par l’individualisme et le matérialisme, et tente de dépasser ce que le politique est devenu, et ce que Jacques Ellul avait prédit : une simple, une déroutante, une terrible technique…

Dans un deuxième temps, penser et favoriser les conditions d’expression et du raisonnable et du bien commun.

La lecture d’Histoire et Utopie, de Cioran est, encore une fois, éclairante pour celui qui chercherait dans le personnalisme une ressource et du courage face au désenchantement actuel, puisqu’il se situe à l’exact opposé de ce que Mounier, pourtant de la même génération, prétendait défendre. Cioran est pour sa part convaincu de l’impossibilité pour l’Homme de vivre en société, les guerres et les vagues puissantes de l’Histoire vérifiant cruellement son hypothèse de départ. Cioran part du principe que le régime démocratique est vicié à la base, en permettant au premier venu de viser au pouvoir et de donner libre carrière à ses ambitions, où pulluleraient les fanfarons et les discutailleurs cyniques.

A cela, Mounier oppose la « convivance et la confiance » (voir plus tard les réflexions d’un Ivan Illitch à ce sujet). Pour Mounier, « l’histoire humaine, ou plus concrètement le destin commun de l’humanité sont-ils des valeurs pour un monde de personnes ? Si les personnes ne sont que des libertés jaillissantes et rigoureusement solitaires, il n’y a pas même entre elles une histoire, elles sont autant d’histoires incommunicables. Il y a une histoire parce qu’il y a une humanité. Le pire est alors de couvrir l’histoire d’une structure toute faite ; elle y devient objet, elle ne peut plus être valeur ; fatale, elle ne peut plus être choisie et aimée. Il est, dans les partis les plus divers, une façon de présenter « le sens de l’histoire » ou le « dessein providentiel » qui rend introuvable la liberté de l’homme sous la dialectique collective. Perspective inacceptable dans un univers de personnes. L’histoire ne peut être qu’une co-création des hommes libres, et ses structures ou ses conditionnements, la liberté doit les reprendre en main ».

Ce qui montre bien qu’une politique guidée par le personnalisme repenserait le rapport au temps, dans nos sociétés immédiates, donc impensées, livrées aux à-coups du chaos sorti des crises financières ou politiques. Le temps personnaliste en politique est un temps long ; il est un temps de méditation difficile et de doute. Mais c’est peut-être la condition pour sauvegarder le Bien commun et la dignité de la personne humaine.

Ce trésor incommensurable du bien commun passe par une réflexion sur la maturation, la décantation, la bonification des préceptes politiques. Que dire de la place que nos institutions laissent à la sagesse ?

Une espérance raisonnable

Le personnalisme serait donc une « espérance raisonnable » et non-conformiste, parce qu’elle tente d’exister entre « une technocratie libéralo-permissive et un populisme fondamentaliste », pour reprendre Slavoj Zizek. La perspective de transformation sociale voulue par le personnalisme s’inscrit dans l’action, et dans la recherche de « bonnes pratiques », politiques, syndicales, économiques, etc… qui tentent de conjuguer éthique et morale avec pratiques politiques.

Le travail qui nous attend est immense, mais des pistes ont été lancées, le quadrillage conceptuel, posé. Mounier a ainsi travaillé, au lendemain de la guerre, et dans le même état d’esprit qui forgea le programme du Conseil National de la Résistance, à un projet de « Déclaration des droits des personnes et des collectivités » assez percutante («Les droits du travail prévalent en toute circonstance sur les droits du capital. Le pouvoir économique ne peut être assumé que par le travail. Le profit économique doit rémunérer pleinement le travail responsable avant de dédommager le capital irresponsable. »), mais tentant de suivre au plus près les exigences du réalisme et des possibilités restreintes du politique face au monde de la finance.

En cette époque de démoralisation, le personnalisme doit être un discours d’exigence et de vérité, en ne dissimulant aucune difficulté dans l’approche personnaliste de la société et de la politique, en favorisant les pouvoirs horizontaux sur les diktats verticaux et anonymes, en faisant confiance aux Personnes et en se fiant à leur sens de l’engagement et de la parole donnée, le personnalisme trace les linéaments d’un « homme politique renaissant », d’une condition politique et humaine durable, citoyenne, engagée et généreuse, et tournée vers le Frère : il ne s’agit dès lors plus de « faire pour », mais de « faire avec », il ne s’agit plus de « penser pour », mais de « penser avec ». La formation des personnes au métier de citoyen devient dès lors essentiel dans la perspective politique personnaliste. On devient formellement un citoyen à la naissance. Mais l’incarnation du citoyen est ce qu’il y a de plus important.

Didier da Silva

1 comment for “Conditions pour une politique d’inspiration personnaliste

  1. Viallet Bruno
    16 octobre 2016 at 11 h 28 min

    Je souhaite recevoir vos informations particuliérement vos positions sur L’union Européenne en risque de dislocation

    Bruno VIALLET -Adhérent P;S et membre de l » Association ‘les Amis d’Emmanuel Mounier  » Ancien Président du Mouvement européen AUVERGNE

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