Bernard Perret, le vivre ensemble à l’ère de l’écologie

A l’issue de la table ronde politique rassemblant des parlementaires et élus locaux autour des enjeux sur lesquels la gauche se doit d’être radicale, samedi 25 octobre, Bernard Perret, ingénieur, socio-économiste et essayiste, a proposé un nouvel horizon aux questionnements et à nos engagements pour le vivre-ensemble.

« Je suis particulièrement heureux de participer à cette réactivation, à cette réapparition dans l’espace public de valeurs qui ont été celles qui ont présidées à mes premiers engagements dans le monde politique et associatif. Il se trouve que j’ai rencontré aujourd’hui deux ou trois amis qui ont créé avec moi la section socialiste d’une grande école, il y a exactement quarante ans… et à l’époque pour la petite histoire, nous étions une majorité de catholiques à créer une section socialiste, c’est vous dire si l’époque a changé ! Donc je suis tout de même assez content de voir ce qui se passe aujourd’hui.

On m’a dit que j’avais carte blanche ! Je vais en profiter totalement pour dire ce qui m’a semblé manquer aujourd’hui. On a beaucoup parlé de valeurs, d’engagement, etc. … mais il m’a semblé que l’Histoire avec un grand H était assez peu présente ; c’est-à-dire qu’il manquait probablement une mise en situation historique de ces valeurs : dans quel temps vivons-nous ? Quels sont les grands défis qui sont à affronter par l’action politique ? Et en quoi ces grands défis amènent à apporter un nouveau regard, à réactiver nos valeurs dans telles ou telles directions ?

Beaucoup de sujets pourraient être abordés mais je vais en choisir un seul, d’une part parce que je n’ai pas beaucoup de temps, mais aussi parce qu’il me paraît fondamental… Il se trouve que c’est celui sur lequel je travaille actuellement et ce sujet est : l’écologie. »

Comment repenser la manière de poser la question du vivre ensemble…

« Pour moi, l’écologie ce n’est pas le rapport entre Mme Duflot et le gouvernement ou les verts. Je ne vais pas vous parler de changement climatique ou de nucléaire. Je fais le pari que vous connaissez tous la réalité de ces enjeux, la gravité de ce qui se pass… Je vais plutôt me centrer sur ce qui fait que ces questions sont centrales, et en quoi elles nous amènent à reformuler, à revoir tout un certain nombre de choses, y compris la manière de poser la question sociale, y compris la manière de poser la question du vivre-ensemble.

… après avoir pris conscience de la finitude et de la fragilité de notre maison commune ?

Pour commencer, je dirai que pour moi l’écologie ce n’est pas un ensemble de marottes… Ce n’est pas une utopie… Ce n’est même pas une reformulation des idées du XXe siècle. Je dirai que, pour être provocateur et bien me faire comprendre, l’écologie c’est d’abord une mauvaise nouvelle ! Si on ne comprend pas que l’écologie, c’est d’abord l’annonce d’une mauvaise nouvelle, alors on n’a rien compris. Mauvaise nouvelle… Dans un premier temps. Le défi est, par la suite de la mettre en récit, et de voir comment on construit un bien à partir d’un mal. Il y a un premier travail de deuil à faire, car l’écologie, cela veut tout d’abord dire « la fin », « le renoncement » d’un certain nombre de choses qui nous avaient parues complètement naturelles. Par exemple, l’idée que nos enfants iraient prendre l’avion, plus souvent et plus loin que nous ; que nous pourrions vivre toujours avec plus de biens, et plus confortablement ; et que ce mode de vie pourrait se généraliser à l’ensemble de la planète.

Je pense que tout ça est, sinon à mettre au placard, du moins à réexaminer assez attentivement. En réalité, peut-être que lorsque les historiens regarderont ce début de XXIe siècle, ils verront qu’un des grands moments a été le renoncement à coloniser les autres planètes : nous avons de fait compris que nous étions bel et bien coincés à l’intérieur d’un écosystème, dans une maison, dans une niche, qui a des ressources limitées, et que même en gagnant en efficacité dans l’exploitation de ces ressources, nous nous heurterons à un certain nombre de limites. Nous avons pris conscience à la fois de la finitude et de la fragilité de notre maison commune.

Si on parle de développement durable, de soutenabilité, je voudrais attirer votre attention sur un terme utilisé de plus en plus dans le vocabulaire, dans le social, l’écologie ou dans d’autres domaines : c’est le mot « résilience », qui a été mis en avant par Boris Cyrulnik et qui tend à s’étendre dans différents domaines. Pourquoi parle-t-on de résilience ? La résilience est une question très importante : la résilience de nos modes de vie, de nos institutions, de nos infrastructures, de notre civilisation.

… lorsque les intérêts des générations présentes et futures ne convergent plus ?

Un autre aspect qui est très lié à cette situation et qui est très nouveau aussi – je crois que nous n’avons pas assez compris à quel point c’était un fait nouveau : c’est l’apparition de contradiction entre les intérêts des générations présentes et les intérêts des générations futures. Contradiction entre le présent et le futur ; et donc aussi, contradictions au moins dans un premier temps, entre le social et l’écologie. On sait très bien que l’intérêt des générations présentes est d’avoir une énergie peu chère et de continuer à consommer plus, y compris en termes de chômage, etc. Mais on sait très bien que si on consomme toutes les ressources et qu’on détruit la planète, cela se fera au détriment des générations futures. Or c’est très nouveau ! Tant que vous raisonnez dans un système où le progrès technique était censé tout résoudre, et qu’on était dans un système de croissance forte et indéfinie, on pouvait faire l’hypothèse – et d’ailleurs un grand nombre d’économistes restent dans ce schéma de pensée – de dire qu’au fond, on accumule du capital, et puis nos enfants ont bien de la chance parce qu’on va leur laisser des machines, on va leur laisser du progrès technique, ils vont être des veinards qui vont bénéficier du fruit de nos efforts, etc.

Ça, c’est terminé : on est obligé de prendre en compte ces contradictions ! Et ces contradictions, il y en a pleins : on vit dedans. Quand on est comme moi, au ministère de l’écologie, on vit au milieu de ces contradictions, entre les aspirations des gens, et le souci du futur : on est toujours des empêcheurs de tourner en rond. C’est pour cela que je dis : « moi, de ma petite fenêtre, l’écologie, c’est d’abord une mauvaise nouvelle : au moins dans un premier temps ».

… dans un monde unique, où les interdépendances sont de plus en plus importantes ?

Un autre aspect qui est très important pour moi est la prise de conscience du fait qu’on vit dans un monde unique, où les interdépendances sont de plus en plus importantes. Et ces interdépendances, on en a des preuves tous les jours : que cela soit quand il y a une menace de nouveau virus qui apparaît, que cela soit quand on se demande qui doit assurer la gouvernance du système d’Internet si on l’enlève des Etats-Unis, que cela soit dans les problématiques financières et bien sûr à travers des questions de l’avenir des océans, l’avenir du climat. Dès qu’on se pose des questions un peu vitales, importantes pour nos enfants et nos petits-enfants, on voit que ce sont des questions qui se posent au niveau mondial ! Et ça, cela rejoint la question d’un sociologue allemand, Ulrich Beck, qui a développé cette idée de « cosmopolitisme », de « cosmopolitique ». Et il insiste beaucoup sur le fait que la cosmopolitique, la politique du monde est tout, sauf un idéalisme !

Ça n’est pas un projet de paix perpétuelle, un projet d’amour universel qui ferait qu’on pense que naturellement les conflits vont s’arrêter et qu’on va tous s’embrasser. Non, ce n’est pas cela : c’est prendre conscience du fait que nos intérêts vitaux, et plus encore les intérêts vitaux  ceux de nos enfants supposent d’être pris en compte par les cosmopolitiques, c’est-à-dire les politiques transnationales, qui visent à créer des coalitions d’intérêts entre pays et à  faire porter des enjeux par des institutions internationales. La traduction concrète d’une vision cosmopolitique est que toutes nos actions politiques devraient s’inscrire dans une perspective de constructions, d’un réseau d’institutions capables de rendre compte des intérêts communs. Et pour moi, c’est ma façon de voir l’Europe : je ne suis pas du tout un idéaliste de l’Europe, un fervent européen, qui croit que l’Europe c’est quelque chose de merveilleux : il y a beaucoup de choses qui me gonflent, pour parler brutalement, dans ce que font les allemands, Barroso, etc. Mais je pense que l’Europe est la première réalisation de ce qu’on pourrait appeler la cosmopolitique.

Que veut dire le progrès social dans une société sans croissance?

Le sujet suivant et majeur : que veut dire le progrès social dans une société sans croissance ? Déjà, il faudrait au moins dix minutes pour expliquer pourquoi la croissance j’y crois plus ! Ce qui ne veut pas dire que je crois que je suis un « décroissanciste », ce n’est pas exactement ça. Du moins je ne crois plus à des croissances fortes et je crois qu’aujourd’hui, il est devenu urgent d’imaginer – et si j’avais un reproche majeur à faire aujourd’hui au parti socialiste et à la gauche en général, c’est son incapacité à prendre à bras le corps une question qui est pourtant comme un éléphant au milieu du salon – que veut dire le progrès social en période de croissance faible ? Comment on fait pour améliorer la qualité de la vie, la solidarité si ce progrès ne peut plus passer par de la redistribution, etc. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas payer plus d’impôts, de toutes façons il faudra payer plus d’impôts, on y coupera pas. Mais néanmoins, il y a besoin aujourd’hui d’un réel effort d’imagination pour imaginer ce que cela peut pouvoir dire un progrès qui passe par, ce que j’ai appelé dans un de mes écrits, la « démarchandisation » : comment on démarchandise le progrès, comment on démarchandise la solidarité ?

Il se trouve que les gens eux-mêmes ont commencé à le faire ! On parle beaucoup d’économie circulaire, d’économie de fonctionnalité, d’économie collaborative. Si j’avais le temps, je pourrais vous montrer comment toutes ces initiatives qui émergent spontanément du côté des entreprises ou du côté des pratiques sociales sont en réalité des pratiques de démarchandisation. Ce qui me navre est que le politique soit incapable de voir émerger le sujet et de voir que le progrès social se situe de ce côté-là, et qu’on aurait besoin de politiques publiques axée sur l’encouragement des pratiques de démarchandisation.

Je termine sur les valeurs, parce que quand on parle de démarchandisation, on parle de développement de l’échange social ou pour reprendre une expression un peu plus sophistiquée, on parle de recontextualisation sociale des échanges. Adam Smith, le fondateur de l’économie politique, avait dit : ce n’est pas de l’amitié de votre boucher que vous attendez votre repas, mais de son intérêt. Tout ce que vous attendez c’est qu’il vous donne un bifteck de bonne qualité ; Or ce que l’on voit aujourd’hui, c’est que ces pratiques de covoiturage, échanges, couch-surfing, mutualisations… Tout cela suppose de penser en termes de lien social : tout cela suppose qu’il y ait du lien, de la confiance. Il faut que les gens se parlent, se coordonnent, que cela s’inscrivent dans des territoires, des réalités sociales et locales, pour que de nouvelles formes d’échanges de matérialisent. Et c’est cela que je trouve de passionnant et que je qualifierai de bonne nouvelle ! »

Vivre ensemble, cohabiter, vouloir que l’Humanité dure et se perpétue, pose une vraie question métaphysique

On a besoin de valeurs civiques au sens, par exemple de celles qui sont exposées dans ce manifeste convivialiste auquel j’ai eu le plaisir de participer. Je dirai qu’il y a un dernier étage à la fusée : vivre ensemble, cohabiter, vouloir que l’Humanité dure et se perpétue, cela pose une vraie question métaphysique, parce que, tant que notre dynamique civilisationnelle était tirée par l’idée que nos enfants vivraient confortablement et plus sympathiquement que nous ; tant que nous étions dans cette dynamique prométhéenne du progrès, où le sens de l’aventure humaine était immanent. A partir du moment où on se dit que la question c’est de durer, pour rechercher du sens à ce que nous vivons entre nous, recherche plus de convivialité… à quoi ça sert tout cela, est-ce que c’est vraiment important pour nos enfants. Ces questions ont d’emblée un aspect un peu plus métaphysique. Au fond, ça renvoie à une question de mission, d’aventure humaine, de finalité et ça oblige de se poser des questions.

Je pense que des militants qui ont cet ancrage dans cette tradition intellectuelle – quels que soient par ailleurs les actes de foi qu’ils sont capables de poser – et qui ont cet inscription dans ce lien avec la question religieuse, ne sont pas mal placés pour avoir au moins cette profondeur de champ qui fait que quand on se pose la question de préparer une terre vivable pour les générations futures, cela prend tout de suite une autre signification. »

Bernard PERRET est ingénieur, socio-économiste et essayiste. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont De la société comme monde commun (Desclée de Brouwer, 2003), Le capitalisme est-il durable ? (Carnets nord, 2008) et Pour une raison écologique (Flammarion, 2011).

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