Bernard Devert, le personnalisme en action

Samedi 26 octobre, Bernard Devert, président fondateur d’Habitat et Humanisme, membre du Haut Comité pour le logement pour les personnes défavorisées, a témoigné de l’engagement de son association pour restaurer la personne touchée par la précarité.

« J’observe dans cette assemblée nombre de visages déjà rencontrés avec les « Ateliers de l’Entrepreneuriat Humaniste » créés par l’Université catholique de Lyon et Habitat et Humanisme.

Ces deux entités participent à la reconversion des anciennes prisons de Lyon, Saint Paul/Saint Joseph. Un campus est en cours de construction accompagné d’un programme de mixité sociale, élaboré dans cette ouverture à l’autre, en direction notamment de la personne malade. Je me permets de le souligner, en écho à l’intervention de Jérôme Vignon qui a présenté, avec une grande acuité, le fondateur du personnalisme, Emmanuel Mounier. Comment ne pas se rappeler qu’il a été écroué dans ces prisons en 1942. Le nom d’Espace Emmanuel Mounier sera donné à notre programme.

Vous m’avez demandé un témoignage. Il est difficile de témoigner de ce qui est personnel, d’autant qu’Habitat et Humanisme n’est pas l’histoire d’un homme mais d’une équipe qui a mobilisé énergie et ouverture, en faisant appel aux compétences et à la générosité de l’esprit et du cœur.

17 000 familles ont été logées sur une période de 29 ans ; l’ampleur du mal logement fait apparaître combien ce chiffre, s’il n’est pas une anecdote, demeure insuffisant alors que la pénurie de logements s’aggrave

« Avec votre argent, vous pouvez déplacer les gens »

L’histoire a commencé à travers l’approche de celui qui est autre, notamment avec cette femme âgée et désargentée. Alors promoteur immobilier, j’acquiers un immeuble si vétuste que sa déconstruction s’impose.

L’immeuble était occupé par des personnes du quart monde. Un des occupants fit une tentative de suicide. Ses voisins me téléphonent pour m’annoncer le SOS que représentait cet acte. Je me rends à l’hôpital. Après avoir été autorisé par les médecins à entrer dans la chambre, je lui dis : « Mais vous saviez bien que j’allais vous reloger. » Oui, certes, me répond-elle, mais Il y a une chose que vous ne saviez pas ou ne vouliez pas savoir, c’est que mon logement, bien que vétuste, est la condition me permettant de garder des relations. Seule, veuve, sans enfants, j’ai quelques amis dans ce quartier dont la transformation impacte le déplacement des personnes fragilisées.

Elle a ce mot terrible mais juste : « Avec votre argent, vous pouvez déplacer les gens. » Ce fut comme un coup de poignard ; je me suis dit que son propos était juste. J’ai vendu ma société de promotion ; le produit de cession fut investi dans une approche novatrice de l’acte de construction via l’association dénommée Habitat et Humanisme. Ce nom est en référence à Economie et Humanisme (Père Joseph Lebret O.P.) dont nombre des acteurs furent mes maîtres.

Liberté, égalité, fraternité

Un drame dédramatisé que ce logement stigmatisant les personnes, rendant alors bien difficiles la possibilité de faire société. Il est un habitat qui constitue des frontières. Je reprendrais bien le triptyque républicain : quelle liberté pour les hommes et femmes des quartiers, dits sensibles, qui focalisent la détresse et la misère jusqu’à feindre de s’étonner que ces territoires deviennent des quartiers de non droit. Peuvent-ils considérer que notre société sera un jour la leur. A force d’être appelés par ce qu’ils n’ont pas ils pensent qu’ils ne sont rien.

Quelle liberté possible pour des hommes et des femmes dont le reste non pas à vivre mais pour vivre, est inférieur à 80 euros, voire 50 euros mensuels ?

La rencontre de l’autre est un appel à reconnaître pour faire naître. Maurice Zundel, un des grands spirituels et poètes du XXème siècle, dit que l’homme n’est pas encore né. Nous sommes appelés à cette naissance pour que le possessif s’efface devant l’oblatif. Zundel fait dire à cet enfant qui parle à sa mère : maman, maman je t’ai fait naitre. Comme c’est juste !

Reconnaitre pour naître à notre humanité jusqu’à découvrir que nous sommes absolument tous des égaux

Cette liberté, cette égalité ne mettent pas en cause le pouvoir mais lui confèrent sa vraie place : un service qui ne se trouve qu’après bien des balbutiements et des déplacements intérieurs.

La fraternité, suivant la belle expression de Régis Debray, est une vieille dame qui ferait tapisserie. Il y a une urgence à lui offrir quelques pas de danse. Faire danser la fraternité, ne serait-ce pas la condition du ré-enchantement de la vie publique, au sens où Diderot disait : « Je veux que la société soit heureuse et je veux l’être aussi. » Un autre drame est que le désir du bonheur investisse le champ privatif au préjudice du sociétal.

La fraternité est au cœur du ‘vivre ensemble’ ; elle est l’intuition profonde d’Habitat et Humanisme qui repose sur deux piliers : la réconciliation entre l’humain et l’urbain et celle de l’économique et le social.

La responsabilité face au fragile

Le ‘vivre ensemble’ est une aventure qui conduit à quitter le conformisme du même, de l’entre-soi. Le fragile se révèle la condition même pour accéder au meilleur de soi, nous rappelant l’expression de Paul Ricœur : « L’objet de la responsabilité, c’est le fragile pour être confié à notre soin, à notre garde. » Le fragile n’a rien à voir avec la faiblesse, il est la traversée de la puissance débridée, enfin dominée.

Comment ne pas s’inquiéter d’un parti comme le Front National qui instrumentalise, aux fins de sa puissance et de l’accès au pouvoir, les faiblesses et les peurs d’une société jusqu’à la ghettoïser ?

Habitat et Humanisme livre un combat contre ces enfermements qui perdurent pour entretenir un discours où l’on ment. Ce mensonge nécessite des actes de résistance ; celui d’Habitat et Humanisme est de dire : non à un logement qui sépare, non à un logement qui focalise la pauvreté, non au fait que le logement comme bien primaire ne soit pas plus accessible.

Ce non témoigne d’un choix déterminé : une ville pour l’homme en refusant son étalement qui entraine l’éloignement des plus pauvres. Que de permis de construire sont différés pour faire l’objet de recours dont la cause est le refus de l’autre, de celui qui est différent.

Parmi les actuelles difficultés, notons celle avec la Mairie d’une commune très résidentielle, à côté de Lyon. Le Maire refuse que dans un monastère de la famille franciscaine nous construisions un habitat intergénérationnel marquant une vigilance pour les personnes qui, au soir de leur vie, seraient aidées par de jeunes foyers et des étudiants.

En France, 600 000 personnes vivent avec le minimum vieillesse, c’est-à-dire un peu moins de 650 euros mensuels. Comment ne pas entendre et comprendre leurs attentes alors qu’elles sont confrontées à la solitude et à une perte d’autonomie ? Qu’est-ce que naître si ce n’est précisément offrir les conditions d’une vie décente ?

La décision de cette Municipalité est de faire une aire de jeux sur un quartier entouré de maisons qui bénéficient de jardins, de parcs, de piscines. Cette aire de jeux est un jeu de massacre à l’égard de ceux touchés par la vulnérabilité.

L’heure est bien de dire non à ces abîmes pour proposer des passerelles, de celles-là mêmes qui lorsque nous les franchissons offrent des passages de lumière.

Bernard Devert, Président fondateur d’Habitat et Humanisme, membre du Haut Comité pour le logement pour les personnes défavorisées

 

3 comments for “Bernard Devert, le personnalisme en action

  1. malaisé henri
    26 novembre 2013 at 10 h 17 min

    lisant et relisant cet article , c’est avec la même émotion qui m’avait envahie lors de son intervention a CLUNY, doublée du rappel de ce moment de fraternité …………. c’est evidemment UNE de ces belles histoires que notre société a besoin d’entendre et de réentendre s’il est encore temps , pour faire renaître l’espoir en L’ HUMAIN !……..merci monsieur DEVERT !

  2. 26 novembre 2013 at 18 h 12 min

    Bonjour,
    Je participe à une liste pour les prochaines municipales. Habitant une commune résidentielle, ce texte m’encourage. Merci

  3. Boisserin Pierre
    26 novembre 2013 at 19 h 54 min

    C’est un vrai bonheur de lire ce que vient d’exprimer Bernard Devert. Connaissant assez bien H et H je ne suis pas surpris. Mais entendre ce témoignage altruiste en voyant chaque jour des politiques de tous bords dont la mission première est d’être au service des autres,essayer principalement de consolider leur acquis de pro de la politique, est une bouffée d’espérance. J’ai connu la pensée d’E. Mounier dans ma jeunesse à Vie Nouvelle. Elle est intacte 50 ans après grâce aux actions d’hommes et de femmes dynamisées par B.Devert. Un grand merci Bernard.

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