La pensée personnaliste: une ressource pour demain?

Lors de l’Université d’automne d’Esprit civique, Jérôme Vignon a proposé une synthèse de la pensée personnaliste. Elle vient compléter l’intervention de Pierre-Olivier Monteil, docteur en philosophie politique et chercheur associé au Fonds Ricœur, Yves Roullière, vice-président de l’association des Amis d’Emmanuel Mounier, et Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions et membre du comité de direction de la revue Esprit sur le thème: « Mounier, Ricoeur, Levinas, pourquoi nous aident-ils aujourd’hui à être en politique? »

D’où vient Esprit civique?

Esprit civique naît de la prise de conscience de quelques jeunes élus, nés à la politique et acteurs en politique via le Parti socialiste. Ils ont mesuré à l’épreuve des faits un déficit de sens dans leur action: une forme d’impasse ou d’incohérence.

D’un coté, ils se battent pour promouvoir une dimension sociale fondée sur des liens entre les personnes ; et de l’autre, ils constatent que ces liens, particulièrement en ce qui touche aux liens de responsabilité, sont ignorés. Non seulement par le néo libéralisme, mais aussi par une forme d’individualisme libertaire qui ne connaît que des droits dont chacun peut se réclamer.

Ils éprouvent le besoin d’une refondation, d’un ancrage. Sans faire du christianisme une condition d’appartenance, ils ne cachent pas que le christianisme, en tant qu’il porte une conception de la vie sociale, les inspire.

Pourquoi alors se réclamer de Mounier, Ricoeur, Levinas?

Emmanuel Mounier et le personnalisme

Qui est Emmanuel Mounier ? C’est le fondateur d’une vision chrétienne de la politique qu’on a appelé le Personnalisme. Le Père Jean-Yves Calvez, grande figure jésuite du catholicisme social, le range parmi les « Chrétiens penseurs du social ». Cette pensée se forme avant la guerre (comme l’a bien montré Yves Roullière, voir ci-dessous) dans la confrontation d’une personnalité mystique avec un monde politique en pleine décadence (quid d’aujourd’hui?), un monde devenu totalitaire tant il a perdu son centre qui est l’homme, ou plutôt comme le définira Mounier, l’homme appelé à devenir une « personne », c’est-à-dire un être en relation à autrui.

De là découle une vision de la société tout entière, appelée à devenir une communauté de personnes, organisée politiquement pour faire grandir cette capacité de relations interpersonnelles. Mounier, rappelle Yves Roullière, parle de la communauté comme « Personne des personnes » et qualifie le Personnalisme de communautaire.

Pour notre temps, Mounier est un fondateur du politique au sens où il nous aide à concevoir une cohérence entre le mouvement de l’homme vers la personne et le mouvement de la société vers la communauté.

Paul Ricœur, Soi-même comme un autre

Paul Ricœur a dix ans de plus qu’Emmanuel Mounier. Mais il se fait connaître plus tard. Soi-même comme un autre, ouvrage phare de sa notoriété, paraît en 1990. C’est un universitaire de conviction protestante et Pierre-Olivier Monteil (voir ci-dessous) nous a bien rappelé comment sa réflexion philosophique était nourrie de la lecture des Écritures (en particulier de la vision de ces disciples du Christ qui choisissent l’obéissance à la suite de l’expérience de libération intérieure provoquée par sa vie et sa parole).

Sa pensée se forme, à la différence de celle de Mounier, dans un contexte où le politique a repris du poil de la bête. C’est un temps qui précède Mai 68, où beaucoup de militants venus de l’action catholique s’investissent dans la politique, le « lieu où l’on peut vraiment changer le monde « .

Ricœur, très vite, reconnaît l’importance du politique et met en garde : il n’est pas suprême, mais ordonné à une éthique sociale qui rattache les individus et précède le politique.
Pierre-Olivier Monteil nous a montré les liens forts entre Ricoeur et le Personnalisme, la convergence entre d’un coté les liens qui attachent Personne et Communauté, de l’autre la formation d’un « il » (les institutions et le politique) à partir d’une relation entre un « je » et un « tu ».

Mais l’objet de Ricœur n’est pas de refonder le politique. Il nous dit plutôt comment être en politique, en similitude avec ce que doit être notre relation personnelle à autrui : il nous faut, si nous aimons la politique, être capable de susciter une adhésion (obéissance) en proposant l’horizon d’une authentique liberté (autonomie). Celle-ci n’est pas l’indépendance, mais au contraire l’accomplissement du bien de l’autre. Tout un programme, si l’on ose dire, pour l’agir et le discours en politique aujourd’hui.

Levinas et le face à face

Comme Paul Ri cœur, Emmanuel Levinas n’est devenu actuel que très récemment, dans le contexte qui est encore le nôtre d’un affaiblissement du politique, où les idéologies sont moribondes et où l’on s’efforce de revenir aux sources de l’humain. Emmanuel Levinas puise cette source, comme le rappelait Yves Roullière, dans la tradition religieuse juive. Elle met en récit un face à face entre l’homme et Dieu. De ce face à face, l’homme ne sort pas écrasé, mais au contraire, c’est un homme digne, un homme debout.

Cependant Dieu reste inconnu, innommable. Nous ne pouvons connaître de lui que le visage de l’autre qui nous fait exister au point que nous devenons « l’otage de l’autre ». En convergence avec la tradition chrétienne, Levinas pousse à son extrême l’idée que l’altérité est au fondement de toute relation et finalement de la vie sociale. Et aujourd’hui ?

Le christianisme social, démarche plutôt que doctrine

En se réclamant aussi de l’apport d’Emmanuel Lévinas, le christianisme social exprime son caractère non exclusif. Il n’est pas une doctrine, mais une démarche qui ambitionne de rejoindre ceux qui aujourd’hui, dans notre société comme en politique, veulent redécouvrir l’humain, trouver dans ce qui est humain une source de cohérence. C’était le sens de la mise en garde de Jean-Louis Schlegel (voir ci-dessous) à l’égard de la tentation de projeter, comme de l’extérieur, des valeurs chrétiennes en politique.

Mais pour rejoindre, il faut aussi dire d’où l’on vient. Se réclamer d’un christianisme social, c’est nommer ce qui nous a mis en route, une expérience spirituelle, mystique, dont la nature est sociale et qui pour certains est une rencontre authentique avec Jésus Christ.

Jérôme Vignon

A lire et à télécharger ci-dessous : les interventions d’Yves Roullière, de Pierre-Olivier Monteil et de Jean-Louis Schlegel.

Événement mystique et engagement politique chez Emmanuel Mounier – Yves Roullière

 

En quoi la pensée de Paul Ricœur peut-elle nous aider à comprendre l’institution politique aujourd’hui ? – Pierre-Olivier Monteil

 

Défendre la personne ? Oui, mais ce n’est pas si simple… – Jean-Louis Schlegel

 

 

2 comments for “La pensée personnaliste: une ressource pour demain?

  1. Pouzoulet
    4 novembre 2013 at 8 h 31 min

    Au fait, quelles ont été les prises de position personnelles de Jérôme Vignon au moment du vote de la loi taubira ?

    Et est-ce que Jérôme Vignon s’est exprimé ou est intervenu pour bloquer la résolution Estrela propulsée par le président du parlement européen ?

    Pouquoi J. Vignon ne met pas en oeuvre sa synthèse de pensée personnaliste pour contrer la dérive libertaire des institutions européennes et françaises ?

    La ressource pour demain, c’est bien bon, mais quid de la ressource pour aujourd’hui ?

  2. Pointeau Marc
    4 novembre 2013 at 10 h 02 min

    Bonjour à Esprit Civique et merci pour vos textes que je reçois par mail.

    J’aimerais savoir si Esprit Civique compte faire la promotion des élections européennes. Non pour dire pour qui voter mais au moins pour faire comprendre que, de par notre vote, nous avons la responsabilité de la politique appliquée par la commission et définie par le conseil des ministres.

    L’importance de cet évènement sera occultée par les élections municipales qui vont encore se noyer dans la « politique politicienne » et des querelles de personnes plutôt que se soucier du bien commun.

    Il faudrait que les électeurs comprennent que la politique mise en oeuvre par la commission est celle définie par ceux qu’ils ont élus. D’où l’importance de l’enjeu, car la politique européenne impacte fortement les politiques nationales, tant sur le plan économique que sur le plan social et stratégique.

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