Discours de clôture de l’Université

Samedi 26 octobre, Dominique Potier, député de Meurthe et Moselle, a clos au nom d’Esprit civique l’Université d’automne de Cluny. Après avoir proposé son regard sur ses deux jours, il a avancé les pistes pour la suite de notre action.

« Nous sommes rassemblés parce que nous avons l’intuition que les dérives libérales et populistes participent d’un même cercle mortifère. Cela a été dit de mille manières durant cette Université par les uns et les autres. Ces dérives participent, en effet, d’un même mépris pour les personnes les plus fragiles dans notre société, de ce qui est fragile dans notre condition humaine mais aussi de cette « décence commune » des gens ordinaires  chers  à Orwell et à Camus, ce lien de solidarité première malmené par les discours élitistes et libéraux.

Faiblesse du champ politique

Notre époque est  parfois comparée aux années 1930. On se souviendra que c’est dans cette période que sont apparus des penseurs, tel Emmanuel Mounier, en révolte face à la double montée de l’individualisme et des totalitarismes. Après lui, viendront Paul Ricœur puis Emmanuel Levinas dont les travaux nous éclairent encore aujourd’hui tout comme ceux de Hannah Arendt nés dans le contexte tragique que l’on sait.

Ils ont dit à contrecourant que l’homme a vocation à devenir une « personne » et notre société une « communauté ». Après le temps des résistances est venu celui de la renaissance républicaine d’après-guerre ou une certaine  idée de l’homme – bien commun, dimension universelle, valeur de la personne – a connu une étonnante fécondité dans l’éducation populaire, les services publics ou encore le mouvement coopératif.

Un point commun entre l’avant-guerre et aujourd’hui est la faiblesse du champ politique et de la puissance publique face à la financiarisation de l’économie. La singularité contemporaine réside dans la force de l’ « excitation » consumériste en opposition à une « élévation » d’autres dimensions humaines pour reprendre l’expression de Jean-Baptiste de Foucauld. La faiblesse du politique face à la puissance de l’argent est un véritable sujet d’inquiétude pour nos démocraties.

Renforcer la puissance publique

Pour renforcer la puissance publique, il faut lui donner du crédit et en premier lieu faire crédit aux responsables politiques. Il faut revaloriser la vie politique, lui redonner de la valeur. Esprit Civique participe de ce mouvement. Oui, la puissance publique est fragilisée. Elle doit par la démocratie, la citoyenneté et la diversité des sources qui l’inspire, être renouvelée  pour sortir du cercle dangereux actuel.

Notre travail commun est une contribution à l’écriture d’un récit républicain qui nous redonne collectivement le goût de l’avenir. Tout le monde dit qu’il faut un récit mais personne ne dit à quelle fin ni pour qui… Nous avons passé une journée et demie de travail. Par touches successives, à la manière des peintres impressionnistes, nous avons « coloré  » notre récit.

Tout d’abord, les philosophes nous ont rappelé que de Péguy à Mounier, la conscience politique d’un individu ou d’un peuple se façonne autour de ce qu’ils ont nommé la « mystique » d’un événement. Je me suis interrogé sur ce que pourrait être la mystique fondatrice de notre conscience politique. Les propositions qui suivent n’engagent que moi mais je vous invite à faire cet exercice.

Je pense au faut qu’un quart des électeurs français pourraient choisir de voter pour un parti – deux génération après la seconde guerre mondiale – qui est familier de l’idéologie à l’origine de cette tragédie.
Le deuxième événement qui pourrait nous habiter dans le combat qui est le nôtre, est  la tragédie de Lampedusa.  Il nous a été rappelé que des « Lampedusa » et des drames comme celui du Rena Plazza au Bangladesh, il y en a d’autres au quotidien, à d’autres échelles. Mais ceux-ci illustrent l’ambivalence de frontières à géométrie variable pour les hommes et les marchandises.

La part du « vote Front National », Lampedusa, parmi d’autres signes comme la mise à l’écart durable d’un travailleur sur dix, et le fait que huit millions de Français sont en dessous du seuil de pauvreté dans un pays cinq fois plus riche qu’au lendemain du Conseil National de la Résistance, peuvent aujourd’hui constituer les marqueurs d’une époque. Ils disent l’urgence de bâtir un récit républicain inclusif, de donner un sens commun à nos efforts pour créer une nouvelle donne.

Quels pourraient être les jalons de ce récit ?

Premier jalon, l’audace d’innover et cela dans au moins trois domaines.Le premier est celui qu’Elena Lasida nomme « les nouveaux styles de vie « . Ils sont déjà à l’œuvre ici et là mais nous devons tirer les conséquences politiques de l’impossibilité pratique de reproduire sur la planète notre modèle actuel de développement et affirmer que la prospérité n’est pas le synonyme d’accumulation de biens.

Le deuxième domaine est celui de l’innovation dans les manières de produire et d’échanger. Elles reposeront autant sur des ruptures technologiques que sur des régulations inédites : coopération et planification sont les conditions d’une réduction des inégalités territoriales et sociales dans une société sans croissance.

La troisième révolution que vous avez appelée de vos vœux et de manière étonnamment forte, c’est la réforme des institutions. Qu’il s’agisse de nouvelles coalitions associatives, de la « res publica » européenne, de la gouvernance territoriale, nous sommes en quête de plus d’efficience pour débattre, décider et agir.

Si nous avons besoin de créativité, nous avons tout autant besoin d’une éthique qui sera notre deuxième jalon. Jo Spiegel a rappelé à travers les figures de Nelson Mandela et de Vaclav Havel que les grandes libérations de la fin du 20ème siècle ont été souvent incarnées par des hommes ayant mis en adéquation leurs paroles et leurs actes. Retrouver le sens d’une parole vraie, s’affranchir de l’immédiateté médiatique et du poison des mondanités qui sont aux antipodes de l’esprit civique. Nous devons cultiver la simplicité et la profondeur de champ.  Enfin il s’agira de renoncer à une certaine paresse intellectuelle  pour se donner le temps utile pour écouter, lire, discerner bref nourrir notre pensée.

Troisième jalon pour un récit républicain : changer d’indicateurs. Dans la boite à outil politique, c’est la boussole qui est la plus utile. Je pense à deux travaux précieux : ceux de Dominique Méda dans « Mystique de la croissance » et à ceux produits par Amartya Sen et Joseph Stiglitz.

Il nous faut contribuer, à l’instar d’autres réseaux, à la définition d’un nouvel horizon de croissance avec des indicateurs qui expriment une authentique plus-value et qui, autrement dit, soient réaliste sur le plan humain.

Nous avons vérifié à travers les témoignages des élus leur disponibilité à utiliser à nouveau le « logiciel de l’égalité » pour guider les réformes en cours. Pour y arriver, ils  auront besoin des mouvements de la société civile, pour tenir bon face à des « bastilles » réputées imprenables. L’égalité est à coup sûr ce sur quoi la gauche réformiste doit être radicale.

Nous savons, comme élus, à quel point nous avons  besoin de nous nourrir et de nous appuyer sur des combats citoyens et sur une pensée du mouvement social tel que vous l’incarnez aujourd’hui, réunis à Cluny.

Trois signes d’espérance

Trois signes d’espérance m’habitent à l’issue de cette université. Le premier est la découverte du livre D’autres vies que la mienne. Ce livre est une rupture dans l’œuvre d’Emmanuel Carrère qui raconte comment il a été « décentré » par la mort de proches. Ce livre est comme un raccourci d’une quête de sens pour sortir de ce que Milan Kundera a nommé « l’insoutenable légèreté de l’être ». Il y a dans ces pages toute la sensibilité contemporaine à repenser la personne, comme quelque chose de sacré, comme un être de relation inscrit dans une histoire, dans des fragilités. Cette histoire nous fait revisiter cette merveilleuse phrase de Paul Ricœur qui nous dit qu’ « être responsable », c’est être responsable de ce qui est fragile.

Ce 17 octobre, nous étions quelques élus à accueillir à l’Assemblée nationale des organisations qui militent contre la misère. Nous étions un peu sans voix devant ces personnes en lutte pour leur dignité. Ils sont de vrais militants de la République: apprendre à lire, à écrire, vouloir travailler, faire sa  place dans le monde. Et un mouvement, ATD Quart-Monde, faisait d’eux des citoyens.

Grande émotion  également  de découvrir, de collèges en lycées, la disponibilité d’une jeunesse à se mobiliser pour des causes justes, si tentée qu’une parole forte d’adulte les y invite. Oui une éducation populaire, citoyenne est encore possible malgré le poids d’un certain divertissement et du consumérisme. Oui envers et contre toutes nos paresses, j’observe avec Jérôme Vignon la résistance d’une société, la disponibilité d’une jeunesse à participer de façon inédite à une aventure citoyenne, à découvrir « le goût des autres ». Une capacité à bouger les lignes.

Nous pouvons dire aujourd’hui que des millions de Français, une majorité peut-être, sont dans cette disponibilité à une « vie bonne » au sens de la pensée personnaliste. Ils sont des héros anonymes qui partagent le sens de l’effort commun, s’épanouissent dans des causes singulières, des fraternités concrètes et aspirent à des institutions justes.

Un manifeste pour 2014

Notre travail vise à rendre compte de ce potentiel citoyen et à le démultiplier. Il est celui de rendre lisible et crédible un discours de la volonté, un récit politique d’espérance qui, aujourd’hui, n’a pas trouvé ni ses mots, ni  ses marques.

Ce n’est pas ce jour que nous allons l’écrire mais je vous propose que d’ici avril 2014 et un an après la fondation de notre cercle politique autour de Jacques Delors, nous soyons capables  de publier un manifeste sous la forme de quelques propositions claires. Il serait, non pas une somme intellectuellement inaccessible mais un récit composé de propositions simples qui, par leurs principes mêmes, soient des leviers pour une société dont nous faisons le pari qu’elle est disponible aux changements.

Je terminerai par l’évocation d’une figure militante qui serait comme un rendez-vous pour 2014 : nous allons tout faire pour qu’Andrea Riccardi soit le grand témoin de notre prochaine Université d’automne. Le mouvement qu’il a fondé, la Communauté de Sant’Egidio, est basé sur l’intuition que tout n’a pas été essayé en matière de diplomatie internationale pour la paix. Il y a des lieux, pense-t-il, où la médiation, peut éviter le pire. Mais au-delà de ce charisme singulier, il demande aux militants de Sant’Egidio de consacrer une soirée par semaine pour être disponible auprès de ceux qui organisent le secours des personnes démunies dans la rue. Une façon de dire : vous ne serez des artisans dans la paix dans le monde que lorsque vous serez serviteurs dans la nuit des plus pauvres.

Il y a là une véritable intuition : si l’engagement politique n’est pas nourri d’une proximité et d’une vérité de l’engagement avec les classes populaires et ceux qui sont les plus fragiles, et si ceux qui sont engagés dans le combat de la société civile, le mouvement social ou le monde de l’entreprise ne portent pas en eux l’ambition de faire bouger l’institution politique, alors que le risque est réel d’une société atone.

Somme toute, 180 personnes se sont croisées à Cluny, pendant ces deux jours. Il y a une rencontre qui se vit ici de façon singulière. Celle d’inventeurs dans des horizons multiples : social, économie, science, philosophie… Nous sommes comme des ingénieurs débutants dans cette enceinte des Arts et Métiers de Paris tech qui, poursuit à sa façon une tradition universitaire née au 12ème siècle, de l’initiative spirituelle de Cluny.

S’il fallait un objet symbole de notre  » fabrique » commune ce serait la passerelle. Entre pensée et action, entre  lucidité et espérance, nous ne nous sommes gardés de nous raconter des histoires. Sans nostalgie, ni illusions, nous avons comme d’autres, à nos côtés ou avant nous, dessiné une passerelle entre deux rives. Vivre cette crise comme une mutation vers des « jours heureux » est un récit possible. Une belle histoire vraie, un récit républicain pour le pays et pour la gauche. »

Dominique Potier, député de Meurthe et Moselle

1 comment for “Discours de clôture de l’Université

  1. malaisé henri
    29 octobre 2013 at 14 h 13 min

    j’adhère a la formule , bien que cette passerelle  » entre deux rives  » existe , mais que faute de  » passeurs  » prenant des risques , elle tombe petit a petit dans l’oubli , entraînant avec elle une partie de notre démocratie………….le moment est donc venu pour notre jeunesse de  » réveiller  » et soutenir les  » passeurs « ……..ainsi que les nouveaux  » essarteurs  » ……..comme les anciens bâtisseurs , dans ( le temps long )

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