Jacques Delors: «Refaire société»

Notre première Université d’automne est parrainée par Jacques Delors qui nous soutient depuis nos débuts. Il a apporté sa contribution à la grande question qui anime ces deux jours, « comment refonder le récit républicain? », lors de notre soirée de lancement.


« Je ne vous apprendrai rien en vous disant que nous sommes en plein tohu-bohu. Une crise économique, financière et sociale avec son lot de souffrances, ses inégalités nouvelles et la perte de l’espoir en l’avenir. Dans ce contexte, que nos amis députés aient décidé d’organiser cette réunion pour parler d’autre chose, sans oublier les actualités bien-sûr, c’est à la fois un réconfort et une respiration.

A Esprit Civique, les élus sont au parti socialiste mais ils veulent prendre la distance nécessaire pour la réflexion. C’est une période très difficile pour les élus et aussi pour les militants, et moi qui ne suis aujourd’hui qu’un militant, avant de critiquer ceux qui sont en charge, je tourne sept fois ma langue dans ma bouche, parce que la situation n’est vraiment pas facile.

La bataille politique, ils doivent la mener tous les jours, et pourtant ils ont décidé qu’un temps de réflexion était nécessaire, pas simplement une réflexion personnelle mais une réflexion avec les autres. Et c’est déjà là, la trace du personnalisme : réfléchir avec les autres. C’est ce que nous propose le laboratoire Esprit civique.

Je ne traiterai pour ma part que deux questions. Je parlerai de la difficile dialectique entre pensée et action d’une part, et l’affrontement nécessaire sur les valeurs de l’autre. Ça m’ennuie d’employer ce mot « les valeurs », car tout le monde l’emploie actuellement, mais pourquoi l’abandonnerions-nous à ceux qui en parlent à tort et à travers ? Donc on garde le terme, mais il s’est beaucoup dévalorisé, si je puis m’exprimer ainsi.

La difficile dialectique entre la réflexion et l’action

Il y a trois points qui sont importants à mon avis, au point de vue de la méthode : le devoir de mémoire, la considération des temps nécessaires pour changer et enfin la lutte contre la courte- vue. Le devoir de mémoire. Un peuple sans mémoire n’a pas d’avenir, et il est quand même frappant de voir que ces temps derniers, à chaque fois que j’étais interrogé par les médias, je leur disais, cette question-là il faut la voir demain, après-demain, ils me disaient : « Mais Monsieur Delors, demain cela ne sera plus de l’actualité ». Voilà comment fonctionnent les médias, rendant encore plus difficile la vie des gouvernants et des élus.

Le passé est plein d’enseignements, tant au niveau mondial qu’européen ou national. Retrouver grâce à sa mémoire les enseignements du passé, c’est aussi retrouver des moments exceptionnels. Je vous citerais l’Appel de Robert Schumann en mai 1950. C’est un des événements les plus importants que j’ai connu sur le plan spirituel. Il s’agissait à la fois de concilier le pardon et le souvenir, la mémoire et le pardon. On pardonnait sans oublier, mais on offrait aux adversaires d’hier, meurtris, la possibilité de se reconstituer et de rejoindre la communauté des peuples démocratiques ou des peuples respectueux les uns des autres. Donc prendre ce recul nécessaire, c’est possible dans le laboratoire.

La considération du temps

N’oublions pas que nous vivons dans une civilisation de l’instantané. Monsieur le Ministre, qu’a fait l’État là ? Et la réponse doit venir tout de suite. On s’habitue à cela, on devient un peu les serveurs de ces médias alors que la considération du temps nécessaire pour faire quelque chose doit nous conduire.

Je vais vous en donner un exemple. Le Président de la République a pris les pouvoirs alors que la France a un manque de compétitivité et que l’industrie ne représente plus que 11% du produit national. L’industrie, sans négliger le reste, surtout pas l’agriculture, c’est elle qui provoque l’innovation et la recherche. C’est là que se trouvent la demande de produits nouveaux, de nouvelles façons de procéder. La désindustrialisation date de quinze, vingt ans, on ne peut pas demander au Président de la République et au Gouvernement de changer ça en un jour. Il faudra du temps. Et c’est là où, à mon avis, la constitution d’un nouveau commissariat du plan – il s’appellera autrement – est absolument nécessaire pour que les gens retrouvent le sens du temps nécessaire.

La lutte contre la courte-vue

C’est là le mal européen essentiel de nos dirigeants qui ont géré la crise de l’euro avec la courte-vue. Bien-sûr les structures n’étaient pas bonnes, j’en ai parlé à l’époque, mais ils avaient une courte-vue. « La courte-vue », quand j’en parle à des hommes politiques européens ils me disent : Monsieur Delors, il y a l’opinion publique, la demande de résultats… Comment, comme voulait le faire Mendes France, suivre l’opinion publique tout en essayant de l’éduquer ? Ça c’est un problème extrêmement difficile.

Donc la courte-vue c’est le triomphe de l’argument de nécessité contre la référence d’une vision à moyen terme, ou pour le dire d’une autre manière, c’est la prédominance du plombier sur l’architecte. Et la façon dont les dirigeants de la zone euro ont travaillé depuis quatre ans, c’était des pompiers et ils ont mis du temps pour trouver la bonne pompe à incendie, mais ce n’était pas des architectes, or pour convaincre un peuple il faut être un peu architecte et lui proposer un dessin et pas simplement d’éteindre le feu ou de faire face à telle ou telle exigence du moment.

Or, il n’y avait d’accord ni sur les objectifs ni sur les structures de l’union économique et financière et pas plus que sur l’Union européenne à vingt-sept. Aujourd’hui la crise de confiance qui marque l’Europe est aussi très présente chez les pays qui ne sont pas dans la zone euro. Pourquoi on ne parle que de la zone euro ? Elle a occulté le reste. Quel est le projet pour l’Union à vingt-sept ? Qui en parle ?

L’affrontement nécessaire sur les valeurs

C’est évident que le volontarisme ne suffit pas. Et créer un club entre super-volontaires ça n’a pas de sens. Il faut se méfier aussi de la nostalgie. La nostalgie c’est ce qui accapare des gens comme moi, les plus âgés. Et souvent quand on fait une analyse de la société présente, on aurait tendance à dire « de mon temps la citoyenneté était plus active…, les gens étaient moins égoïstes… » Ai-je raison ? Et là il faut bien-entendu que le laboratoire fasse appel aux quelques scientifiques de haute volée pour expliquer ce qui a changé et qui n’a pas changé. C’est vrai que quand j’ai commencé à militer, le porteur d’humanité était à côté aussi, et on se parlait… Il faut aussi se prononcer, prendre des risques.

Les deux dangers principaux sont l’individualisme contemporain et la dilution de la société. Je vais vous en donner un exemple de l’individualisme contemporain. Parlant devant des jeunes un jour, l’un d’eux m’a dit : « Monsieur Delors, vous vous trompez, je suis le seul maître de mon destin. » Je n’ai même pas fait référence à Dieu. Cet individualisme contemporain est pervers et il y a une coïncidence, réfléchissez-y, entre l’individualisme contemporain et l’idéologie financière. Il y a une adéquation qui prouve que ça n’a pas été simplement l’histoire de gens qui ont crû spéculer, créer de la valeur n’importe comment, ça n’était pas ça. C’était des gens qui croyaient aussi que l’individu pouvait intervenir de cette manière.

Cet individualisme contemporain n’a pas que des défauts. Quand on travaille dans des associations caritatives ou dans toutes les associations d’aide aux entreprises on s’aperçoit que beaucoup de jeunes, parce qu’ils sont individualistes, ont envie de faire quelque chose d’eux-mêmes. Donc il va falloir distinguer et ne pas parler aux citoyens uniquement en termes d’accusation.

Et en deuxièmement la dilution de la société : comment refaire société, comment vivre ensemble ? Des grandes idées, des grands héritages du passé, du rôle de l’état, de la vie associative, de la citoyenneté politique, tout cela est en cause aujourd’hui, et souvent des gestes pris par des gouvernements n’ont pas l’effet annoncé. Les Français sont fiers de leur passé et ne sont pas confiants dans l’avenir, il faut essayer de corriger cela.

Justice

Il y a un mot qui n’est pas souvent prononcé, c’est le mot de justice. Comment voulez-vous que je ne sois pas pour une fois indigné, et pas simplement pragmatique, quand je vois que 130 000 enfants d’une génération quittent l’école secondaire sans diplôme ! Je les ai rencontrés, ils n’ont plus confiance en eux-mêmes, ils n’ont plus confiance en leurs capacités. Ils n’ont jamais lu Amartya Sen et la capabilité, mais le devoir d’une société c’est de donner à chaque enfant la capabilité, c’est-à-dire une certaine confiance en lui-même et de faire quelque chose, de savoir qu’il sera membre actif de la société.

Et cette question d’inégalité scolaire, ce n’est pas qu’une question de réforme de l’éducation, c’est aussi une question familiale, pas seulement l’esprit de la famille mais le revenu de la famille, quand les enfants rentrent chez eux dans un appartement de deux pièces, il y a trois enfants, où vont-ils faire leurs devoirs, comment vont-ils trouver ? Et quand les deux parents travaillent, ils arrivent, ils allument la télévision. Il faut bien comprendre ça. Et cette inégalité, elle est fondamentale.

Donner à chaque enfant la capacité de se comprendre mieux, savoir ce qu’il est, même avec ses défauts, et de s’assumer dans la vie, c’est essentiel. C’est la tâche numéro un de l’État social de demain. Alors que peut faire l’action politique dans tout cela ? C’est la question que je vous poserai.

D’abord construire un avenir, dans le monde et en Europe, parce que l’avenir de la France est lié en partie à l’existence de l’Europe sinon ce sera le déclin, le déclin de l’Europe et peut-être même le déclin de l’Occident. Se doter des moyens d’une société plus solidaire, d’atouts économiques pour peser sur notre destin. La tâche de nos gouvernements est très difficile compte-tenu du fait qu’en ce moment, le rapport aux forces économiques entre l’Allemagne et la France est déséquilibré. Il faut bien comprendre cela chaque fois qu’il y a des rencontres au sommet ou autres. Faut-il en rester là ? Non. Il ne faut pas renoncer.

Est-ce que l’on peut changer les gens, les amener à adopter des valeurs un peu différentes ?

Évidemment il ne faut pas être totalement utopiste, mais l’action sur les valeurs vécues par les gens est la dimension essentielle de la politique. Refaire société, reconstruire une citoyenneté, faire que les gens sentent qu’ils le feront ensemble, c’est nécessaire. Et de ce point de vue, je répète, la capabilité est une question d’éducation, d’organisation sociale et de famille.

Le travail est-il suffisamment récompensé ? La solidarité est-elle vécue avec un parfum de fraternité ? On n’en demande pas plus, un parfum de fraternité. Nous avons un système social très développé, mais il y a des trous dans le gruyère ! Alors ces « trous », ce sont généralement les associations qui les remplissent. Il faut écouter leurs témoignages, il faut voir avec quelle délicatesse, ouverture d’esprit, ils s’adressent aux gens qui sont exclus de la société. Et donc c’est pour ça qu’il ne faut pas croire, comme certains se prononcent, que l’État veut tout faire. Non, la vie associative est un élément essentiel de la construction d’une société, je dirai même du socialisme démocrate.

La personne respectée

La personne se définit en elle-même, chaque personne est unique et se définit aussi dans ses relations avec les autres, c’est ça le personnalisme communautaire. C’est un vaste débat que celui sur « personne et communauté ». Le laboratoire Esprit civique ne pourra pas ne pas traiter cette question. Cette question qui nous permet de parler de la personne et pas simplement des individus.

Le courant dont les membres d’Esprit civique sont les successeurs a toujours pensé que les restitutions ne suffisaient pas, pas plus que le progrès économique. Si les valeurs n’évoluent pas, alors la personne perdra de multiples exemples depuis Marc Sangnier jusqu’à Emmanuel Mounier.

Nous avons besoin absolument de votre démarche car il manque cette attention vigilante à la personne, au-delà du citoyen, du travailleur, du consommateur, dans une forme de synthèse de réunification de la personne, en pensant à l’éducation, à la vie collective, aux communautés naturelles – dont la famille – à tout ce qui peut réunifier la personne et lui rendre pleine conscience de ce qu’elle est, de ses droits mais aussi de ses devoirs.

Pour cela, le laboratoire d’idées s’est fondé sur la confiance, redonner de la confiance, non pas en demandant à la consultation des sondeurs, mais redonner à chacun une confiance en lui-même, une confiance en la France, une confiance en l’Europe. Autrement dit, comme le disait Emmanuel Mounier, lutter contre le désordre établi. Le désordre établi est dans nos têtes. Ce serait ça la vraie révolution ! »

Jacques Delors

2 comments for “Jacques Delors: «Refaire société»

  1. PATUREAU MIRAND Christiane
    26 octobre 2013 at 11 h 32 min

    Merci à Jacques Delors et à Esprit Civique

    J’aurais souhaité être parmi vous mais mon agenda ne me l’a pas permis…….
    Je suis tout de même partante pour la démarche….. et vous soutiens

    CHPM

  2. Dr Patrick Bouffard
    28 octobre 2013 at 22 h 31 min

    C’est intéressant de pouvoir re-lire le message dense de Jacques Delors en contrepoint de la première universite d’automne d’EC. Je témoigne pour ma part que l’esprit de ce message à largement irrigué ces journées de (belles) rencontres, d’échange et de conférences denses et de haut niveau (autour de Mounier, Ricoeur et Levinas) qui nous ont beaucoup donné à penser et sont autant de carburant là où Mounier nous a enseigné que théorie et réflexion sont indissociables de la pratique et de l’action, comme sont indissociables le spirituel et le social. Alors merci encore à l’équipe d’EC, à sa force de conviction (clin d’oeil spécial, si il le permet, à Jo Spiegel) et à vous Monsieur Delors de nous montrer le chemin de l’engagement en politique penser à partir de la Personne.
    Dr Patrik Bouffard

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