« La vie, de son début à sa fin, et le lien social »

Retrouvez le texte de l’intervention Jérôme Vignon, président de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, lors du débat avec Didier Sicard. « La solidarité commence avec l’humanisation des interdépendances ».

Je voudrais faire deux remarques qui concernent nos deux sujets mis ensemble, et tout particulièrement la relation qu’ils ont avec le lien social. Je suis préoccupé en effet que sous le couvert de sujets sociétaux, on en vienne à les détacher de leur implication du point de vue social, c’est-à-dire du point de vue qui se soucie de la cohésion de la société dans son ensemble.

Principe de dignité et relations sociales

Nos deux sujets, celui des débuts et celui de la fin de vie, sont liés par la vie elle même, ou plutôt de la place que tient parmi les valeurs communes, celle du respect de la vie humaine. N’est-ce pas justement au moment de ses débuts, alors qu’elle n’est pas encore ou très dépendante, et à la fin de la vie, où de nouveau sa fragilité et sa dépendance se manifestent, que se révèle à nu comme valeur commune, la question du respect dû à la vie humaine ?

Il est légitime que la conscience commune de cette dignité soit périodiquement questionnée, réévaluée, en fonction des avancées scientifiques ou démocratiques  de la société. Il est aussi légitime que dans ces débats d’actualisation, la contribution des religions se fasse entendre : comment objecter qu’elles aient quelque chose à dire sur le sens de la vie pour chacun et pour tous ? Il me semble cependant que si elle restait sur le registre de la vie comme un absolu, la conscience religieuse ne pourrait atteindre l’ensemble de ce que je nommerai la conscience commune. Pour celle-ci, il me semble fécond de mettre en avant le lien que l’on est disposé à faire entre dignité humaine, une valeur largement partagée, et la relation entre les personnes qui composent la société. La dignité humaine ne flotte pas dans l’air ; elle découle de la qualité d’un lien social et elle engendre aussi cette qualité.

Dans les débats présents qui se réclament de conceptions différentes de la liberté individuelle, de visions différentes quant à la capacité de chacun de disposer seul ou non de sa vie ou de celle d’autrui, il me semble que ce qui peut faire la différence, c’est la façon dont on fonde la dignité humaine. Il doit y avoir place dans nos sociétés qui attachent de l’importance au respect et à la qualité des liens entre les personnes, pour considérer le lien étroit entre dignité humaine et lien social : la dignité comme fruit du regard porté par autrui sur soi ; et réciproquement la dignité conférée par le regard et la parole d’autrui, y compris les plus fragiles et les plus diminués. A l’inverse, la dignité en quelque sorte privatisée, perd sa capacité à perpétuer le lien social.

Nouvelles interdépendances vitales et solidarité

Cette seconde remarque se veut encore plus directe sur la dimension sociale des choix sociétaux qui nous interrogent. Je l’emprunte aux sources de la protection sociale à la française, qui nous viennent de sociologues et de politologues, tels Léon Bourgeois et Durkheim au moment des débuts de la IIIème République. C’est à eux que l’on doit en France le fondement politique de la solidarité nationale, lorsqu’ils ont relevé que dans les sociétés industrielles, la force des interdépendances économiques allait grandissante au sein du corps social, mais qu’elles étaient marquées de dominations et d’asymétries. Sous peine d’explosion du corps social, il y avait lieu d’humaniser les interdépendances par la solidarité. La solidarité commence avec l’humanisation des interdépendances.

On peut dire qu’aujourd’hui des questions nouvelles et analogues surgissent. La science et la technologie établissent des interdépendances inédites entre les vies à venir, les vies présentes et les vies qui s’achèvent. Grâce aux capacités de la médecine, des droits s’ouvrent pour orienter les conditions finales de la vie. Inversement ces droits risquent d’être limités par les contraintes économiques imposées à la santé publique. Ce que disent Bourgeois et Durkheim, c’est qu’il ne faut pas laisser le dernier mot à l’économie et à la technique, mais manifester au contraire un principe de solidarité envers la vie dépendante. Il s’agit de dire à une vie qui s’achève, à une vie qui pourrait commencer au prix d’un risque : « Tu es toujours des nôtres, nous sommes des tiens ». Alternativement, on peut décider de clore à priori l’espace de la solidarité, au risque que cette frontière contingente n’en vienne par dérives imprévues à détruire, exclure des vies dont on n’aurait pas voulu se séparer. L’humanisation des interdépendances par la solidarité est il toujours le principe qui nous guide, ou bien estimons nous que ce qui nous relie n’est plus si fort ? Gageons que le rapport Sicard « Penser solidairement la fin de la vie » met la conscience commune sur la bonne voie.

Jérôme Vignon

1 comment for “« La vie, de son début à sa fin, et le lien social »

  1. Patrick Bouffard
    5 juillet 2013 at 22 h 49 min

    @ Jerôme vignon
    Je me permet de souligner une phrase de votre intervention que je trouve forte : « la solidarité commence avec l’humanisation des interdépendances ».
    Ainsi en particulier pour le médecin qui se trouve inquièté par l’autre et engagé dans un pacte de soin qui l’unit au malade, le soignant est amené à agir non pas sur la personne, mais à partir de et avec la personne.
    Humaniser la relation médicale, en quelque sorte agir un soin clinique global qui implique deux personnes et deux histoires interdépendantes, c’est décider de ne pas être exclusivement opératoire sur l’autre (domaine de la nécessaire compétence), mais tenir le lien de la relation sur un chemin d’hospitalité à parcourir avec l’autre. Cet autre souffrant (altérité) qui dans son accompagnement m’étonnera et me transformera (altération) toujours.
    Merci encore pour votre texte stimulant qui fait lien….
    Dr Patrick Bouffard.

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