Printemps Civique 2018 « Faut-il désespérer de la justice sociale? » avec Michaël Foessel et Jean-Claude Barbier

Conférence du 15 mai 2018 à l’Assemblé nationale

 

Introduction par Esprit Civique

Partant du constat de la fragmentation croissante des sociétés, de l’individualisation des rapports sociaux, et de l’accroissement des inégalités dans un monde fini, Esprit Civique repose à nouveaux frais la question de la justice sociale. En invitant à l’Assemblée nationale le philosophe Michaël Fœssel et le sociologue Jean-Claude Barbier, Esprit Civique a souhaité leur demande s’il fallait désespérer de la justice sociale ?

Intervention de Michaël Fœssel                                                                  

 « La désespérance à l’égard de la justice sociale accompagne et fonde la désespérance à l’égard de la politique elle-même et en particulier de sa conception démocratique. »

Définition de la justice

Michaël Foessel considère qu’avant tout, une pensée politique est intrinsèquement une pensée de la justice.

Pour Paul Ricoeur, on entre dans la problématique de la justice par l’injustice. Autrement dit, c’est le fait d’être victime d’injustice qui est le point de départ d’une réflexion sur la justice. La question de la justice se pose donc par rapport à un tiers. Ce tiers « personne » est représenté par les institutions qui visent à régler le conflit.

Spécificité de la justice sociale

La justice sociale suppose la juste distribution des choses (biens matériels, honneurs, places, rôles, services, pouvoirs) La révolte contre l’injustice née de l’existence de « sans parts ».

La justice sociale est un enjeu  démocratique. L’égalité en démocratie correspond à l’égale compétence des citoyens à gouverner. La démocratie est cette forme de société extrêmement fragile qui pose qu’il n’y a pas de privilèges particuliers présumés pour gouverner, pour commander ou pour décider dans un champ social quelconque.

Danger de l’occultation de la question de la justice pour la démocratie

La justice est la vertu politique par excellence, ne plus la considérer c’est dépolitiser le débat. Et, à partir du moment où le concept n’est plus politiquement requis, il ne reste plus de tiers, c’est-à-dire d’institutions (État, corps intermédiaires)  pouvant régler les rapports entre les individus.

Notre période historique a tendance à redéfinir le but de la politique, c’est-à-dire la justice, en termes d’exigence de performance utilitaristes en faisant abstraction des buts, des principes, au nom de l’efficacité qui ne pose jamais la question des critères de justice (le pragmatisme » apparait ici comme une imposture !) Or, si la question de la justice sociale n’est pas posée, ce sont tous les communs qui sont en périls.

En niant l’égalité, les réalités essentielles de la vie qui sont niées. Il en va ainsi de communs comme le langage dont la privatisation se traduit par un appauvrissement collectif.

 Intervention de Jean-Claude Barbier

«La justice sociale passe par le système de protection sociale »

Origine et définition de l’institution de la protection sociale 

La protection sociale fait partie des institutions qui font fonctionner ensemble les macro-médiations sociales que sont : le politique, l’économie et la famille.

Elle constitue 1/3 du PIB Français et fait passer l’écart entre les 20% les plus riches et les 20% les plus pauvres de 1 à 8 (par rapport à son niveau avant les transferts) à 1 à 4 (niveau après transferts) ;

Elle permet de contrecarrer les effets néfastes de la division du travail, de légitimer l’action de l’Etat, et de légitimer un certain nombre d’autres acteurs car la protection sociale ne se résume pas à l’Etat.

Les deux ennemis de la protection sociale 

  • Les partisans du programme néolibéral : politique décidée dans les années 70 en rupture avec le programme des Alliés et de l’esprit de Philadelphie.
  • La banalisation : Considération selon laquelle les dispositifs de sécurité sociale sont naturels aux citoyens et ne sont donc pas questionnés comme un choix délibérés.

La justice sociale se situe avant tout au niveau national 

C’est là que tout cela se passe : 32 % du PIB  français consacré à la protection sociale contre 1% au budget UE.

Les deux lignes d’équilibre sur lesquelles on pourrait s’appuyer pour ne pas désespérer de la justice sociale

  • L’universalisation : Avant, il y avait deux grands systèmes de protection : beveridgien (Royaume-Uni et Scandinavie) et bismarckien (Allemagne, France, etc.). Cela signifiait que l’assurance portait sur des communautés plus ou moins réduites qui sécurisaient des prestations et services liées à leur mandat. Aujourd’hui, c’est l’universalité qui prime (assurance maladie, CMUC-C, etc.)
  • La réciprocité : Néanmoins, l’universalité pose des problèmes en termes de niveaux d’ajustement (chômage, retraite, etc.) ce qui fait que l’on doit arbitrer précisément sur des questions de réciprocité (est ce que telle personne mérite tel revenu…).

Les deux pistes de réflexion

  • La question du non-recours : Il se caractérise par le fait qu’une partie des allocations qui ont été prévues par la loi ne sont pas réclamées par les personnes ayants droits. Le non-recours est une des formes majeures de l’injustice sociale. L’objectif de réforme serait d’associer les bénéficiaires de prestations (non seulement les pauvres) aux conception, mise en œuvre et évaluation des systèmes qui aboutissent à plus ou moins de justice sociale. C’est une dimension essentielle pour l’avenir de notre cohésion sociale.
  • L’immigration : Il faut travailler sur la question de l’accueil et du partage vis-à-vis de personnes qui ne sont pas des membres de la nation à un moment donné mais qui le deviennent par l’immigration – peu en importe ses formes. La question est de comment travailler pour diminuer les causes d’injustice sociale au-delà de la considération naturelle des frontières. Ces migrants ne sont pas considérés comme faisant parties de cette communauté de réciprocité. Or il lui semble que, comme sur le non-recours, qu’il est très important que la démarche soit une démarche active de participation des personnes qui sont à la fois source et en même temps bénéficiaires de la justice sociale.

 

Conclusion et ouverture de Dominique Potier

La justice sociale est l’essence du politique. Elle suppose la participation de tous et l’intégration des plus exclus.

L’égalité, fondamentalement, c’est une égalité à gouverner.

La nation est primordiale car c’est la communauté de réciprocité la plus naturelle mais elle est insuffisante comme cérémonie de pensée et d’action. L’articulation de la solidarité nationale avec la solidarité européenne et planétaire n’est plus une question facultative car elle se pose de façon tragique l’accès aux droits des migrants, à une protection sociale européenne. Mireille Delmas-Marty pose, par exemple, cette question mieux que quiconque avec les concepts d’interdépendances et de souveraineté solidaire.

Le néo-libéralisme, en s’affranchissant des contreparties, relègue la question sociale aux minimas et à la paix civile.

La nouvelle donne est que la justice sociale n’est plus seulement soumise à la quête de l’égale dignité mais la question de la limite et du partage comme condition de notre survie. La justice dans toutes ses dimensions apparaît comme la seule voie pour sauver notre humanité aux deux sens du terme.

Penser la justice sociale c’est mieux penser la perspective politique de la société démocratique.

 

 

 

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