Printemps civique 2018 « Enracinement européen, le nouvel universalisme?» avec Anne-Lorraine Bujon et Jean-Marc Ferry

Conférence du 29 mai 2018 à l’Assemblée nationale

 

Intervention d’Anne-Lorraine Bujon

L’enracinement et l’universalisme sont suspects aujourd’hui

« Le terme d’enracinement si on veut le voir comme une sorte de permanence dans le passé, d’esprit de clocher, alors comment célébrer l’enracinement dans un monde où on est censé être mobile, célébrer les circulations, les changements, la disruption et tout ce qui s’en suit ? »

« Je crois que se revendiquer universaliste aujourd’hui c’est courageux. On pense à la mission civilisatrice de l’Europe. Est-ce qu’on peut encore revendiquer une mission civilisatrice pour l’Europe ? Quand on sait que ça a conduit à l’impérialisme, à la conquête, à tout ce qui est remis en cause aujourd’hui dans l’histoire postcoloniale. Est-ce qu’on peut encore vouloir faire le monde à notre image ? Est-ce que ça ce n’est pas aussi suspect dans un monde où on est plus intéressé par le droit à la différence, à la particularité, le droit à être un autre ? »

Crise de l’appartenance européenne

« Les numéros Nous, l’Europe et les autres et La société ouverte d’Esprit rappellent que la crise européenne est avant tout une crise d’appartenance :

« C’est Marcel Hénaff qui le dit dans son article : ‘’chacun en Europe peut se dire européen, mais nul ne peut parler de sa patrie Europe, ou de la nation Europe.’’.

« Céline Spector, qui écrit le petit article sur l’Europe dans ce deuxième numéro, l’exprime de cette façon : ‘’les valeurs abstraites qui fondent l’union, la dignité humaine, les droits des minorités, la non-discrimination, la tolérance, la solidarité, l’égalité entre les hommes et les femmes, ne parviennent plus à fédérer en dehors des élites. Vaste société politique, l’Union Européenne semble incapable de former un corps politique’’. »

L’histoire de l’Europe et le rapport à l’autre

Critique de la conception identitaire réactive : « La tentation est grande de vouloir se construire en rejet de l’autre, comme dans un choc des civilisations. Or, l’histoire de l’Europe peut être relue selon un certain rapport à l’autre contenu dans la projection et l’absorption, et entretenue dans des rapports d’échange et d’emprunt. » :

« Marcel Hénaff disait à ce titre ‘’qu’il n’y a pas de langue de l’Europe’’. Et pour Umberto Eco, ‘’la seule vraie langue de l’Europe c’est la traduction’’. »

« Ici, je cite Rémi Brague, Europe, la voie romaine : ‘’La culture européenne est dans son entier un effort pour remonter vers un passé qui n’est pas le sien’’. »

Les formes politiques de l’Europe

« Après Rome, il n’y a plus vraiment eu d’Empire européen au sens d’unité avec des capitales, d’un pouvoir central levant des impôts, etc. » L’Europe, contrairement à toute conception d’homogénéité, s’est construite au travers d’une dynamique de diversité conflictuelle, par la concurrence, les échanges, les alliances.

Marcel Hénaff rappelle ainsi que les villes sont au cœur de cette dynamique, de la Cité antique aux villes Hanséatiques : « l’Europe se disloque comme empire et émerge comme réseau. » Un réseau de villes, mais on peut aussi penser à un réseau d’abbayes, pour évoquer à nouveau Umberto Ecco. Ce qui fait que cette Europe partage des traits culturels, et autour de l’émergence de ces villes, elle partage aussi la pratique l’assemblée délibérative. » Dans cet esprit, Claude Lefort, quant à lui, pense que le renouvellement de l’Europe ne se fera pas autour de la forme politique Etat-Nation mais bien au travers d’autres formes politiques, comme la ville qui a été à la source de la création de la bourgeoisie, et donc de la liberté : « là où la bourgeoisie n’a pas pris une véritable consistance il y a difficulté ou impossibilité d’établir un régime de liberté ».

Devenir de l’Europe : quelle ouverture ? Quel enracinement ? Quel universel ?

Dans La société ouverte, Céline Spector explique que « le concept de territoire est absent des textes fondateurs de l’Union qui mentionnent plutôt l’établissement d’un espace de liberté, de sécurité, et de justice sans frontière intérieur. Sans frontières intérieures, mais un espace aussi à géométrie variable, illimité qui pose, en soi, aujourd’hui, je crois, un problème. »

L’Europe est donc face à deux types de danger : la fausse ouverture des marchés, du libre-échange, et la fermeture des nationalistes. Pour contrer cette logique, il faut suivre la proposition de Pierre Hasner, de vivre dans le dilemme du proche et du lointain, entre le particulier et l’universel, avec Montesquieu et Rousseau. L’auteur rappelle que ces deux penseurs des Lumières avaient des points de vue opposés sur cette question. Montesquieu disait « je suis homme avant d’être Français », mais Rousseau disait « l’ami du genre humain n’est l’ami de personne ». Donc, il faut chercher à tenir entre le particulier et l’universel en faisant que l’Europe redevienne un filtre modérateur, un truchement, un lieu de négociation, une médiation entre le clos et l’ouvert.

Intervention de Jean-Marc Ferry

L’héritage de l’Europe

  • Les trois principes organisateurs de l’Europe : la civilité, la légalité, la publicité

La civilité émerge au 16ème siècle avec la bourgeoisie contre la rusticité du peuple et la courtoisie aristocratique – Cf : Norbert Elias. La civilité est une certaine médiation permettant aux personnes de se mouvoir hors des anciennes appartenances communautaires, comme la famille, le village, sans pour autant se doter de sensibilités étrangères.

La légalité, apparaissant au 17ème siècle, permet d’assortir toute acte politique en un acte juridique. Cette nouvelle médiation a notamment pour fonction de protéger l’individu face à l’arbitraire de l’Etat – Cf John Locke.

La publicité, dont l’émergence se fait à la fin du 18ème siècle avec la figure d’Emmanuel Kant, propose un usage public de la raison, de l’ouverture d’un espace public de discussion qui serait orientée de façon critique par rapport au politique pour s’assurer d’une moralité publique. Ici, la publicité est alors vue comme le principe de transparence.

Ces trois principes ont été à l’origine des deux vagues d’humanisme européen : la civilisation des mœurs du 16ème siècle et la civilisation des Lumières des 17ème et 18ème siècles.

  • Les trois pôles de l’Etat de droit

Dans l’Etat de droit démocratique, trois pôles de légitimité sont en tension car nécessairement concurrents : le pôle du singulier, de l’individu, le pôle des droits fondamentaux, ou pôle de l’universel, et le pôle de la volonté générale, c’est-à-dire le pôle de la souveraineté populaire et de l’autonomie civique. Alors ces trois pôles peuvent entrer non seulement en tension, mais aussi en conflit.

  • Le triptyque au cœur de la civilisation européenne : traduction, croisement des récits, et pardon.

Dans l’article « Un nouvel éthos pour l’Europe », Paul Ricœur proposait une analyse de l’histoire de l’Europe qui s’articulait autour de la traduction, du croisement des récits et du pardon :

« La traduction est la seule manière de manifester une universalité du langage dans la distinction des langues ».

« La narration est la seule manière d’ouvrir la mémoire des uns sur les autres ».

« Le pardon est la seule manière de briser la dette et ainsi de lever les obstacles à l’exercice de la justice et de la reconnaissance ».

  • Les trois étapes de la reconnaissance :

La reconnaissance réciproque est la conséquence des cycles de guerre en chaîne qui ont eu lieu en Europe.

La reconnaissance de principes de droit commun, comme étape faisant suite à la reconnaissance réciproque, a pour but de fonder des critères de justice universels qui sont reconnus pour permettre la coexistence des pays.

La reconnaissance de soi dans l’autre est ce qui fonde à la fois la culture politique commune et la mémoire historique partagée. Cette dernière étape de la reconnaissance suppose la traduction, la mise en commun des récits, et les pardons réciproques.

La crise de l’Europe

La crise de l’Europe est au fond une crise des anciens principes organisateurs des Etats-Nations qui, dans un contexte communautaire, doivent s’harmoniser de concert.

La gouvernance européenne produit privatisation et opacité des décisions publiques contre le principe de publicisation. Soit, une remise en cause des principes de civilité, légalité et publicité.

Les trois pôles de l’Etat de droit sont dans une phase de forte tension – Cf : crise migratoire, du marché (illusion financière de Gaël Giraud), volonté de reconnaissance de ses particularités. La tâche de l’Europe consiste à harmoniser ces trois pôles en réarticulant les identités nationales, l’intégration des droits de l’homme et les principes fondamentaux de la justice politique, et la volonté politique des peuples.

Ces problèmes sont la conséquence du manque de finalité de la construction européenne et provoquent une indétermination quant au devenir de l’Union – Europe forteresse ou cosmopolite ?

Une co-souveraineté ordonnée ?

La reprise en main politique de l’économie de la zone devrait s’effectuer sur le mode horizontal d’une concertation des Etats, d’une coordination de leur politique publique, et non pas d’une subordination des Etats à une subordination des Etats par un Etat fédéral.

Pour cela, il faut penser un système d’intégration politique horizontale, encore une fois par concertation des Etats, par coordination de leurs politiques publiques, plutôt que par subordination des Etats et soumission des politiques à des règles qui font du pilotage automatique.

L’idée est d’investir un Président européen, où il y aurait un candidat par pays de l’Union : le Parlement européen en retient dix, le Conseil européen en retient un.

Conclusions de Dominique Potier

L’Europe vit une double peine : le sentiment de perte de ses racines (notamment dans la nuit de la Shoah) et de la fin du surplomb sur le monde, tant par l’émergence de nouvelles puissances de par le monde que parce que nous avons intégré culturellement que cette domination était coupable.

Face à ce constat, l’identité européenne ne va plus de soi. L’important aujourd’hui est peut-être de pouvoir bien articuler 5 identités : la personne et sa « tribu » familiale au sens large, le territoire, la Nation, l’Europe et l’Humanité.  La communauté européenne devenant un de ces médias nous permettant de nous enraciner au sens où Simone Veil l’entendait, c’est à dire à nous situer : notre faculté à donner du sens.  

L’humanisme européen doit être repensé comme incarné dans des politiques publiques justes et une puissance privée éprise de loyauté. 

Il faut rebâtir de la justice, qui est l’essence du politique, et ainsi donner la pleine capacité aux européens en dialogue avec tous les autres de contribuer à une partie des solutions que le monde attend. 

 

 


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