Penser le partage – Olivier Abel

Qu’est-ce que le partage? Qu’est-ce que cela nous dit sur une éthique politique personnaliste? Olivier Abel nous présente dans ce texte une analyse du concept de partage, ce texte était le support de son intervention à l’université d’automne d’Esprit Civique 2017 à Cluny. Comme toujours, un texte fulgurant.

Cluny 6 octobre 2017

Puis-je commencer par dire quelques mots de l’hospitalité ici partagée ? Je voudrais dire ces mots en hommage à Pierre le Vénérable, qui avait accueilli ici, à Cluny, Pierre Abélard, l’auteur du premier Dialogue entre un philosophe un juif et un chrétien, dialogue dans lequel le rôle du philosophe était tenu par un penseur musulman, semblable à ceux que Pierre le Vénérable était en train de faire traduire, pour la première fois dans l’Occident chrétien, dans son abbaye.

Autant dire que je me sens ici chez-moi, non seulement pour avoir eu la chance d’être l’élève de Paul Ricœur, mais pour celle d’avoir été l’ami de Paulette Mounier, lorsque j’étais lycéen. Puisque nous sommes à Cluny, et toujours pour parler de partage, je voudrais glisser en amont de mon propos deux évocations de cet ancien Âge, dit moyen : celle de Saint-Martin partageant son manteau avec un va-nu-pieds ; et celle de ce fabliau racontant le petit-fils qui dit garder pour son père la moitié du tissu que celui-ci voulait donner à son propre père en le jetant hors de sa maison ! Nous voici déjà munis de deux somptueuses histoires de partage.

Les différents points que je vais parcourir sont autant de clins d’œil, d’évocations et de passerelles vers nos balises — je vous laisse les souligner ! Je commencerai par analyser la notion de partage. Puis je poserai la question qui me semble centrale de la possibilité de partager le bonheur, et j’en retiendrai une définition radicale de la pauvreté. Je reviendrai ensuite sur ce qui me semble le noyau de l’éthos européen, battant entre la justice et l’amour, que je placerai face à deux défis : celui de l’exclusion sociale, et celui des crises migratoires qui se profilent. Nous conclurons par le souci du monde commun.

Analyse de la notion de partage

Le partage relève d’une famille de significations dont il n’est pas inutile de tirer les différentes lignes. Il y a d’abord une idée de parts et de répartition, de départager. Il y a ensuite l’idée de participation, de prendre part, et se profile ici une appartenance. Il y a peut être aussi l’idée de prendre sa part, sinon de prendre parti, de prendre son parti.

Pour ma part je verrai surtout une tension entre une interprétation du partage en régime de justice, et une interprétation du partage en régime d’amour. Dans la première il s’agira de juste répartition, de partage égal, de juste rétribution, comme dans le fabliau, mais aussi de protection du petit, du faible, de la veuve et de l’orphelin, pour leur laisser part. Dans la seconde il s’agira de redonner à chacun sa chance de participer, non pas une ou deux fois mais 77 fois 7 fois, avec un souci infini pour la singularité de chacun, mais il agira aussi de tout repartager, comme on le voit dans le Deutéronome avec le jubilé (tous les 49 ans), ou dans les réformes de Clisthène, ou bien chez tous les philosophes qui ont cherché les figures de redistribution universelle — et enfin dans l’histoire du manteau de Saint Martin. On voit que cela donne déjà un carré tendu entre quatre directions !

Une autre différence que je voudrais pointer, c’est la différence de conception du partage entre le régime économique et le régime politique. En régime économique, il faut d’abord avoir accumulé pour pouvoir ensuite partager et répartir. En régime politique, quand on partage il y a plus ! C’est là proprement le miracle de l’action humaine, au sens où Hannah Arendt décrit ce miracle en le rapportant d’ailleurs à Jésus, ici compris comme un penseur de l’action. Partager ici c’est multiplier, c’est décupler. Je ne dis pas cela pour rejeter la conception économique, mais pour l’équilibrer par une conception radicalement différente, et non moins importante et vraie.

Partager le bonheur

La notion un peu dégrossie, je voudrais faire maintenant un tout petit peu de philosophie avec Emmanuel Kant, qui écrit dans sa troisième critique, La critique du jugement, que les choses n’ont de valeur que dans la mesure où elles peuvent être partagées. Et même le plaisir que nous y prenons, par exemple un plaisir esthétique, demande à être communiqué, en vertu dit-il d’un pacte implicite qui fait l’humanité. C’est le propre de la joie que de vouloir se partager. Un bonheur que nous voudrions garder pour nous seuls, sur lequel nous voudrions refermer nos mains, glisserait entre nos doigts pour nous échapper comme à travers un sablier. Le bonheur n’est complet que partagé.

Mais ce qui complique la chose, c’est que l’autre peut ne pas recevoir, ne pas vouloir partager ma joie : celle ci alors se rétracte en chagrin, en tristesse, et c’est bien le plus délicat dans la vie de désirer quand même partager le bonheur quand ce bonheur est refusé. Partager le malheur est sans doute extrêmement difficile (il est bien plus facile de faire mal !), mais le plus difficile, dit Hannah Arendt, c’est de partager la joie, et c’est bien à cela que l’on voit ses vrais amis. Ce qui est délicat ici, c’est qu’il faudrait que ce désir de partager le bonheur soit absolument pur de toute vanité, du côté de celui qui l’émet, est absolument pur de toute envie, du côté de celui qui le reçoit. En tous cas il faut être deux pour partager vraiment !

Un bonheur partagé est donc augmenté, et peut-être même transfiguré. C’est vrai des émotions de joie. C’est vrai plus généralement des expériences. Le philosophe Walter Benjamin définissait la pauvreté comme l’incapacité à pouvoir partager. Une expérience non partagée n’a finalement aucune valeur. Et une expérience partagée prend de la valeur. Il me semble vital, à ce moment de notre réflexion, d’insister avec véhémence sur le bouleversement d’imaginaire de la vie bonne, la révolution du regard, qui nous sont désormais demandés. La pauvreté, c’est l’impossibilité de déployer pleinement, de partager joyeusement sa forme de vie ! C’est d’être écrasé dans son style, c’est d’être dépossédé de son expérience, comme s’ils n’avaient aucune valeur. Le bonheur suppose le respect mutuel des formes de vie, leur mutuelle admiration, et la richesse suppose leur radicale pluralité, leurs infinis échanges.

Retour au noyau

Revenons au noyau de l’éthos européen, dont je disais qu’il se dilatait et se contractait au rythme de la justice et de l’amour. Si l’on met l’amour au cœur de la justice, je parle de l’amour agapè, de l’amour du prochain, comme le remarquait Paul Ricœur dans un texte célèbre des années 50, on découvre que l’on se fait le prochain autant dans les relations longues qui traversent les institutions anonymes et les circuits longs des structures de la société que dans les relations courtes de ceux que nous pouvons connaître personnellement. Ricœur écrit qu’à l’aune de l’amour du prochain la justice n’est jamais assez vaste, assez universelle, assez anonyme, mais jamais non plus assez singulière et intime, s’attachant à ceux qui sont là, tout près de moi, même si je ne les ai pas choisis.

Il rejoint d’ailleurs Simone Weil dans l’idée que c’est là le cœur épique de notre civilisation, jusque dans l’amour des ennemis. Pour ma part j’y vois l’éthique des institutions sociales et du service public dans nos sociétés — cette charité incognito qui l’anime, qu’une justice sans amour ne comprend pas, pas davantage d’ailleurs qu’un amour sans justice, qu’un amour qui voudrait n’avoir affaire qu’à des proches. Chez Ricœur c’est bien l‘idée qu’il faut se traiter aussi « soi-même comme un autre », selon le titre de son livre, emprunté à un propos du curé de campagne de Bernanos, traiter n’importe qui comme soi-même et soi-même comme n’importe qui.

Remarquons au passage que Ricœur écrivait aussi que pour rencontrer et avoir en face de soi un autre que soi, il faut cependant avoir un soi, accepter d’être né quelque part, incarné dans un corps, une langue, une civilisation. Or on peut dire que ce noyau de la charité anonyme est au cœur de notre vieille civilisation, dans ces textes programmatiques que sont les Evangiles. C’est ce vieux cœur de nos cultures que je voudrais confronter maintenant au double défi de l’exclusion sociale et des migrations mondiales. Ici encore je redirai encore un fois, à ma manière, des choses que je dis depuis longtemps, trop longtemps maintenant.

Face à l’exclusion sociale

Pour redonner chance à chacun, redonner place dans le cercle, il faudrait d’abord faire admettre que nul n’est superflu, ou bien si on prend la chose plus théologiquement, que nous sommes tous superflus, dans la mesure où notre existence n’est ni notre mérite ni notre œuvre, mais où nous la recevons par grâce. Parce qu’au centre du cercle il y a ce qui n’appartient à personne, le cercle est sans cesse ré-ouvert au questionnement, au partage de la pensée, de la parole et du du savoir, aux partages de l’action, des œuvres et du travail humain.

On a donc toujours quelque chose à partager, à donner et à recevoir, et nul ne peut dire qu’il ne doit rien à personne : nous sommes tous mutuellement infiniment endettés, voués à la reconnaissance mutuelle et à une solidarité qui ne lâche pas les liens dès qu’ils se tendent et nous pèsent un peu. Le problème est que le moteur de la critique morale, politique, et sociale de nos sociétés est resté bloqué sur la position : « Vitesse de libération » ! Il fallait en effet une certaine accélération des déplacements, tant à l’échelle individuelle qu’à l’échelle collective, pour obtenir le déliement général des liens de servitude. Nous sortons de quatre siècles d’exodes et d’émancipation individuelle.

Mais si l’émancipation est une bonne réponse à l’encontre des servitudes, elle ne répond pas au problème nouveau de l’exclusion : pire, il est probable qu’elle le génère. Nous ne sommes sortis de la servitude volontaire, pour reprendre l’expression d’Étienne de La Boétie, que pour tomber dans la solitude volontaire, au nom même de la sacro-sainte réalisation de soi. C’est pourquoi il nous faudra désormais déployer, en contrepoint des valeurs toujours valables de l’émancipation, les valeurs de la fidélité, de l’attachement, de la solidarité. Il ne s’agit pas d’écarter les premières mais de les équilibrer et de les rythmer, de pouvoir aussi ralentir, et d’avoir au moins plusieurs vitesses, Car partout dans le monde et chez nous, trop grande est la tentation, au nom de la « libération », de déserter le monde commun, et de lâcher tous les liens.

Face aux migrations mondiales

Disons le tout de suite ! Nous n’avons encore rien vu, elles sont devant nous. Les responsables politiques qui disent le contraire sont simplement irresponsables, cajolant l’opinion dans ses petites peurs (pour parodier le titre d’un beau livre d’Emmanuel Mounier). Elles vont d’ailleurs déterminer à brève échéance notre politique étrangère et nos politiques sociales. Ici, le partage cela signifie l’hospitalité. Mais l’hospitalité elle-même répond à un rythme profond, entre le temps court de l’hospitalité inconditionnelle, et le temps long de l’hospitalité conditionnelle, entre le temps court de l’éthique, et le temps long de la politique.

L’hospitalité éthique est inconditionnelle, elle ne demande pas les papiers, elle ne demande pas le nom, la religion ni la nation de l’homme tombé à terre : elle le relève et le conduit à l’hôtellerie. Cette hospitalité immédiate, qui ne calcule pas les antécédents ni les conséquences, selon les préceptes de l’amour évangélique mais aussi selon les règles universelles de l’impératif kantien, intervient en personne n’importe quand, elle se fait veto aux maltraitances, aux humiliations. Elle peut aussi être incorporée dans les codes sociaux, comme un degré de plus de sollicitude, de bienveillance : on pourrait par exemple imaginer que la République Française offre à tout nouvel arrivant un téléphone portable avec six mois d’abonnement gratuit !

Mais sur le temps long l’hospitalité se fait conditionnelle. Autre chose de passer, en quête d’un ailleurs, autre chose de demeurer dans un pays, pour y refaire sa vie. Cela suppose d’accepter d’en partager les charges comme les bienfaits, les devoirs comme les libertés. On entre ici dans les questions politiques. Je disais un peu plus haut que les migrations allaient déterminer à brève échéance notre politique étrangère : qu’allons nous faire face au chantage brutal et méprisant de la Turquie d’Erdogan ? jusqu’à quand jouera-t-il sur notre lâcheté ? Mais elles vont déterminer aussi nos politiques sociales : nos législations successives n’ont cessé fixer des normes de toutes sortes au-dessus de nos moyens individuels et collectifs. L’imaginaire de la vie normale en France est au dessus de ses moyens, et une grande partie de la population et peut-être même de l’économie est en train de passer à côté de ces normes ! C’est à cause de ces normes que nous ne pouvons pas accueillir plus de quelques centaines de réfugiés chaque année… il est urgent que nous repartagions nos idéaux, normes, et formes de vie, de manière à en établir des usages partageables et soutenables, durables.

Le souci du monde commun

Pour conclure, l’allusion qui termine le dernier paragraphe nous rappelle ce souci de partager ce qui nous a été donné, c’est-à-dire un monde à cohabiter. D’une part il faut se déplacer pour prendre en charge nos héritages communs, et ces biens communs que sont aussi les traditions, les humanités. D’autre part il faut se pousser un peu pour faire place à d’autres, à des nouveaux venus, et se soucier des biens communs, l’eau, l’air, la terre, les ressources épuisables.

L’idée de faire place, pour partager le monde, avec les générations futures, c’est bien cette espérance sécularisée, aujourd’hui universellement acceptable, qui a pris la place jadis tenue par l’immortalité de l’âme pour l’impératif éthique. Mais plus encore que dans l’immortalité de l’âme, qui gardait un petit côté égoïste de vouloir quand même sa rétribution, sa récompense, fût-ce dans l’au-delà, on trouve ici un motif vraiment éthique : celui de reporter le souci de soi sur les autres, et sur le soin du monde après soi.

Dans le livre biblique de la Genèse, le souci et le soin du monde ne s’achèvent pas dans l’activité créatrice et ordonnatrice de Dieu: il y a le temps d’arrêt et de contemplation, le shabbat, un temps sans connexion ni déplacement justement. C’est le dimanche, mais cela pourrait être un jour sur dix ! Il faut simplement que cela reprenne sens dans nos vies, ce temps d’arrêt commun. Juste être là où nous sommes, parmi d’autres, pour le plaisir, l’admiration des autres existences et l’étonnement d’exister.

 

 

 

 

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