De l’espace et du temps, une méditation politique avec le Pape François

par Philippe Segretain, membre d’Esprit Civique

C’est Jacques Maritain qui a acquis pour la France la Villa Bonaparte, ambassade de France auprès du Saint Siège. Une manière de rappeler à la délégation venue y préparer sa rencontre avec le Pape que le  travail sur le lien entre le spirituel et le politique est une constante dans la philosophie et l’action citoyenne françaises. Cette ambassade fut aussi la base arrière des Pères conciliaires français : la République sait être accueillante.

Ce temps d’acculturation fut utilement complété par un dialogue avec deux sénateurs du Parti démocrate avec une réflexion sur la culture politique et le champ des réformes engagés en Italie.

Sur une initiative heureuse de Philippe de Roux, le Pape avait décidé de recevoir des représentants du mouvement personnaliste. Les Poissons Roses ont proposé à Esprit Civique de se joindre à eux : trois parlementaires, Dominique Potier, Monique Rabin et Bruno Nestor Azérot ont, à titre privé, conduit une délégation forte également de la présence du Président des Semaines Sociales de France, Jérôme Vignon. Une équipe qui, dans la diversité des âges et des engagements politiques ou sociaux représentés, a préparé dans une attente enthousiaste cette rencontre du Pape François, opportunité qualifiée d’exceptionnelle par les connaisseurs.

Exceptionnelle, elle le fut par sa durée par la simplicité et par la qualité du dialogue, ce qui est une première leçon de comportement politique : la responsabilité, fut-elle immense, peut se conjuguer avec l’attention à chacun, l’absence de tout protocole et de toute mondanité, et le rire partagé, celui qui dit la vérité de l’échange.

Nous nous sommes présentés en rappelant le personnalisme qui nous réunit et nous nourrit. Le Pape François a noté dans le propos de Dominique Potier les références à Emmanuel Mounier, Paul Ricœur, Emmanuel Lévinas… et dit l’importance pour lui du rapport au visage de l’autre chez ce dernier.

Mais c’est par une autre évocation du proche et du lointain que François a entamé cette méditation ponctuée de nos questions : la périphérie, celle qui fonde un regard critique sur ceux qui se prétendent au centre.

-          Périphérie sociale, c’est le visage de l’exclu que Levinas nous demande de recevoir.

-          Périphérie  spirituelle : François ose : » Je comprends mieux ma foi depuis la périphérie ». Quelle leçon pour ceux qui seraient encore tenté par la facilité de l’idéologie, ce poison politique qui aliène notre liberté!

-          Périphérie géographique : vue depuis l’Argentine et les pays du sud, l’Europe a perdu son dynamisme; pour le retrouver elle doit, et c’était une admonestation politique, travailler ses racines. Elles lui permettront de continuer à recevoir, à s’élargir, et très concrètement à s’élargir au monde arabe. L’Europe a su le faire dans son histoire. Sa diversité ancrée dans ses cultures peut être un exemple pour le monde. Ce monde global ne peut être un cercle respectueux d’un seul paradigme central mais doit rester un polygone dont chaque angle marque une spécificité.

Le discours prononcé au Parlement à Strasbourg et ses propos dans le vol de retour de Mexico s’éclairent : François respecte le projet initial européen et se réfère aux pères de l’Europe mais, plus encore, le Pape nous rappelle notre responsabilité : accueillir, nous ouvrir, pour faire de notre diversité assumée un modèle pour le monde.

La suite du propos fut une méditation sur le temps, cette dimension plus importante que l’espace, le temps du chemin à parcourir ensemble. Elle fut ponctuée de silences qui disaient le sérieux du propos, autre leçon de comportement politique, l’inverse de la réactivité de la communication. Elle commença par une affirmation dramatique : la 3éme guerre mondiale a commencé et le commerce des armes qui la nourrit est une image de l’idole Mammon dont l’immédiate exigence nourrit les inégalités délétères, l’agression contre les plus pauvres. La folie financière décrite comme créatrice d’un état de guerre. Et le Pape rappelle à l’un des plus jeunes d’entre nous que l’engagement politique, cette forme supérieure de la charité, a toute sa nécessité. Cet engagement doit nous permettre de prendre tous les risques pour avancer sur un chemin partagé. La radicalité des propos de François donne la mesure de la responsabilité de ceux qui y trouvent leur inspiration: «Parfois je me demande où vous trouverez un Schuman ou un Adenauer, ces grands fondateurs de l’Union européenne»

C’est François qui a évoqué la laïcité. Une hésitation de traduction, saine laïcité ou sainte laïcité, a alors provoqué une certaine gaité, ce qui prouve que ce thème peut être traité paisiblement. François a dit la nécessité de répandre ce modèle, à condition de le débarrasser de toute dérive qui nierait encore la nécessité de la ressource spirituelle pour le monde. Nous n’avons pas relevé son allusion probable à des soubresauts récents. Il a noté notre certitude et confirmé son appréciation, de la bonne position sur ce thème de l’Eglise de France. Nous lui avons dit la réception de Laudato Si dans l’ensemble du monde politique et l’impact de ses paroles dans le champ social, celles qui intègrent la transcendance dans la personne humaine. Cette ressource spirituelle renouvelée et cette écoute bienveillante, renforcent la nécessité pour nous de travailler à nouveau frais le débat entre démocratie et spiritualité.

La chute de cet entretien a permis de lier deux sémantiques bien éloignées, sinon conflictuelles. Comment dit-on miséricorde en termes laïcs ? Comment l’Église et la République peuvent-elles parler à ceux qui souffrent aujourd’hui chez nous, de l’accueil de l’étranger, de l’exclu, du réfugié. Et l’homme d’église de nous parler, en père et en mère, du corps. Bel échange sur la sémantique avec Karima Berger, écrivaine, de confession musulmane, sur le sens profond du mot «miséricorde», cette capacité d’accueil au cœur même, in utero.

Membres d’Esprit Civique, nous étions venus écouter une autorité spirituelle pour nourrir la bataille d’idées qui nous anime, mais c’est du corps dont François nous a parlé, celui qui souffre, celui qui accueille.

Dernier message de François: l’engagement politique n’est pas réductible à une négociation du consensus, il est la recherche du sens, ce qui suppose d’accepter de perdre quelque chose pour viser le bien commun. Il nous invite à privilégier le temps à l’espace, « à initier des processus plutôt que d’occuper des espaces ».

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Retrouvez le dossier spécial que La Vie a consacré à cette rencontre

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