Retour sur l’Université Cluny 2015 – « Penser une nouvelle prospérité »

Par Philippe Segretain

Les pierres cisterciennes de Cluny furent une carrière pour les bâtisseurs de la Cité, et cette ressource, habite toujours les cours et galeries de cette Ecole. Elle a permis, mi-octobre, à une cohorte inventive de militants et de chercheurs, d’élus, de responsables associatifs réunis dans ces murs par Esprit Civique, d’oser relever l’appellation d’ « Université Populaire » souvent laissée en jachère. A l’initiative de Dominique Potier, député PS de Meurthe et Moselle, 150 participants, libres et concernés, qui cherchent du côté du personnalisme des méthodes pour agir, ont pensé les conditions d’ « Une nouvelle prospérité » titre placé sous un bandeau déjà provocateur : « Au-delà du débat croissance /décroissance ».

Quand les certitudes politiques n’apportent plus de réponses opérationnelles, il faut d’abord déconstruire le raisonnement, évaluer les outils d’analyse et tester les propositions au regard de trois critères : le pragmatisme qui garantit l’efficacité, l’enracinement qui dit l’intégrité et, quand il le faut, la radicalité. La philosophie – non pas celle qui est instrumentalisée pour définir une idéologie mais celle qui permet dialogue, attention et écoute – interroge toute certitude morale liée au progrès, économique ou technologique. L’Histoire rappelle ensuite ces cycles de progrès que seule la guerre arrêtait. Les Trente Glorieuses sous le regard de l’économiste ne sont plus alors un modèle mais un temps où l’équilibre capital/travail s’est bâti en partie dans l’aveuglement sur la valeur des ressources naturelles et de l’énergie. Enfin pour relativiser les dogmes, fussent-ils indépassables à droite comme à gauche, le rappel de ce qu’apporte au monde la beauté, est une aide. Philosophie, économie et poésie, ce fut le premier temps de ces deux journées de création.

La douleur du monde s’est alors imposée dans le débat, par le témoignage d’acteurs engagés, pudiques dans l’évocation des drames et précis dans la proposition de solutions. Refonder le pacte social en valorisant la dignité des invisibles, thème de la contribution publiée en septembre par Esprit Civique (1) suppose une simplification des institutions sociales et une expérimentation fondée sur la mobilisation de territoires. Mais aujourd’hui l’ère numérique propose de transformer le rapport entre l’employeur et l’employé en un rapport entre client et fournisseur, ce qui fragilise les outils de cohésion sociale. L’articulation entre les instruments de la solidarité sociale et ceux de l’assurance liée à l’œuvre produite doit être redessinée pour ne plus cumuler empilement des procédures et dispersion des acteurs. Le débat appela à la modération, y compris contre « l’idolâtrie » du travail.

Témoin du foisonnement des pensées alternatives au progrès par la technique et la finance, Esprit Civique est sensible aux relais nécessaires à l’action politique et a pris le temps de se brancher sur ce qui est vécu par de jeunes prophètes qui lient leur foi et la transition énergétique dans le prolongement des réflexions menées à l’Unesco lors de la session des Semaines Sociales et à Strasbourg lors des Etats généraux du christianisme.

Les représentations du monde ayant été nettoyées des clichés, une vision peut être proposée et Laudato Si’ a surgi dans le chaos mondial comme un texte structurant la pensée politique parce qu’il dépasse les barrières mentales, entre écologie et économie, entre proposition théologique et vision culturelle. Un nouveau cycle politique s’amorce. Très concrètement, au-delà des négociations internationales de la COP21, la transition écologique ne relèvera pas du seul niveau étatique et les hommes de bonne volonté auxquels s’adresse ce texte le prennent au sérieux à travers des grilles de lectures variées : partage d’une foi, partage d’une éthique, partage d’une analyse, partage d’une vision de leur intérêt. Le jeu des acteurs qui se dessine n’oppose plus politique et société civile, souvent réduite à un discours prophétique. Désormais l’entreprise – acteur politique qui créé les conditions de la mondialisation et les dynamiques de diffusion des outils de la mutation numérique, l’entreprise, lieu de la recherche de l’équilibre entre le capital, la dette et le travail – est bien destinataire du rappel des responsabilités induites par la gestion de la maison commune. Le rôle de l’entreprise, collectif de production et outil de redistribution de la valeur, peut être un acteur de la transition écologique si elle crée un désir et qu’elle aspire à plus de justice.

Esprit Civique, dans son travail de renouvellement des problématiques politiques, souhaite travailler ce thème, déjà porté dans la proposition de loi sur le devoir de vigilance des multinationales, en élargissant les enjeux de RSE (responsabilité sociale des entreprises) à la reconnaissance des mutations du rôle politique de l’entreprise. Les rendez-vous de l’année 2016 à l’Assemblée Nationale (2) articuleront le travail sur l’enrichissement de notre compréhension du monde et une attention à l’Entreprise, comme acteur politique.

Cette troisième édition de l’Université populaire d’Esprit Civique à Cluny a été marquée par les interventions de Dominique Méda, Olivier Favereau, Jacques Le Goff, Marie-Aleth Grard, Jean-Luc Outin, François Euvé, Jo Spiegel, Virgile Chassagnon, Hélène Le Téno, Corinne Lepage et Cecile Renouard. L’animation des débats était portée par Dominique Potier assisté de Cécile de Blic, entourés de membres du camp de base d’Esprit Civique, Flora Gruau, Carmen Bouley de Santiago, Christine Lagrange, Jérome Vignon, François Soulage et Philippe Segretain.

(1) « Milieux populaires et espérance républicaine, défi pour l’action politique ».

(2) Prochain débat le 15 décembre, à l’Assemblée Nationale (Salle Colbert), avec les philosophes Cynthia Fleury et Olivier Abel.

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