Démocratie, Terre promise à l’aune des textes hébraïques anciens

Intervention d’Ann-Gaëlle Attias, ancienne journaliste, étudiante-rabbin actuellement stagiaire à la communauté libérale de Toulouse (AJLT).

A Cluny (campus de l’Ensam), Ann-Gaëlle Attias, future rabbin,
éclaire le thème de la 8e éd. de l’Université Populaire d’Esprit Civique

En préambule, je dois préciser que je m’inscris dans la mouvance libérale du judaïsme, qui est totalement indépendante du Consistoire. Bien que je vienne d’une famille consistoriale, j’ai fait le choix du judaïsme progressiste.

Le rabbinat pour moi répond à un besoin de sens, tout d’abord, ressenti très fortement au moment de la quarantaine, mon métier de journaliste pour France-Télévision m’apparaissant soudain plutôt vain. Le métier de rabbin communautaire m’a attirée. En premier lieu, pour être au service d’une communauté. Si l’étude est inhérente au métier de rabbin, je ne me positionne pas particulièrement sur le terrain du rabbin figure « intellectuelle ». Aujourd’hui, beaucoup de ministres du culte écrivent des livres passionnants et ce n’est pas forcément ce que je ferai le mieux. Je me sens davantage à l’aise sur le terrain, en interactions plus directes avec les gens. J’aimerai aussi réaliser des actions très concrètes d’aide aux plus fragiles, en partenariat avec les chrétiens ou les musulmans

Femme, juive, française, j’ai passé ma scolarité dans des établissements juifs du Consistoire. J’ai grandi avec l’idée d’une république française protectrice et universaliste. Une France laïque où la République protège la liberté de culte sans rien imposer. Dans ce pays, où je fais déjà partie d’un culte minoritaire, j’ai opté pour un courant lui-même minoritaire. En tout cas, il l’est en France, car outre-atlantique par exemple, le courant progressiste est majoritaire.

Les raisons de mon engagement

Il y a toujours eu, au sein du judaïsme, des courants. De tout temps. Mais en France, cet aspect a notamment été occulté par un biais culturel, quand Napoléon en 1808 a lié la reconnaissance de la citoyenneté des juifs au fait d’avoir une organisation centralisée et hiérarchisée. Cette vision très pyramidale est en fait plus catholique que juive à mon sens. En 1905, une autre loi est certes venue rebattre les cartes, mais les Juifs garderont la structure consistoriale sous forme associative. D’où une erreur ancrée, en France : croire que parler au Grand Rabbin de France c’est comme parler au Pape catholique, alors que ces deux fonctions n’ont rien à voir !

En tant que juive progressiste, je peux, tout en étant à l’aise dans mon judaïsme, accepter que les récits bibliques ne soient pas forcément des vérités historiques, assumer que le texte de la Torah, tel que nous le connaissons, n’est pas strictement identique au texte donné au Sinaï. Il est un grand texte écrit par des Hommes, certes inspiré divinement, mais aussi influencé par leur époque. Il faut donc à chaque génération le lire, le réinterpréter. Ce devoir de transmission et de réinterprétation doit justement nous aider à fermer la porte au fanatisme. Aucun verset n’est effaçable du texte mais aucun verset n’est au-dessus de la discussion. C’est pour cette approche que j’ai choisi le judaïsme libéral.

A l’aune des textes hébraïques anciens, que dire de notre sujet : Démocratie, terre promise ?

Le système politique à l'honneur dans la Bible est ... la Royauté

Sans surprise, le modèle démocratique tel qu’on le connaît (le suffrage universel direct ou indirect …) n’existe pas dans la Bible. Comme d’ailleurs, dans aucune civilisation environnante, à la même époque. Le modèle politique privilégié alors, c’est la Royauté.

« C’est du milieu de tes frères que tu prendras un roi pour l’établir au-dessus de toi (…) il ne devra posséder ni trop de chevaux, de femmes, d’argent d’or »

Deutéronome 17-14-20

Cette royauté est d’ailleurs instaurée à la demande du peuple, comme le décrit le premier livre de Samuel (ISamuel 8 :1-22). C’est une monarchie forte, néanmoins le pouvoir du roi a tout de même des limites. Le Deutéronome 17 : 14-20 puis le Talmud (Talmud de Babylone traité Sanhedrin) les détaillent clairement : le roi doit écrire un rouleau de Torah ; s’il ne respecte pas ses obligations, si par exemple il devient hérétique, le peuple peut le démettre. Le roi ne détient pas le pouvoir religieux, qui appartient aux prêtres, jusqu’à la destruction du second Temple. 

Il est dit aussi dit dans le Deutéronome 16 :18, qu’il nous faut des magistrats et des fonctionnaires. Une préfiguration de la séparation des pouvoirs ? On pourrait le penser, à ceci près que le pouvoir de justice appartient au Roi ; ce pouvoir-là n’est donc pas autonome.

Josiah hearing the book of the law (1873)
source : https://www.wikiwand.com/en/Josiah

La co-responsabilité, un impératif !

On ne va pas se mentir, le système biblique apparaît en première lecture profondément inégalitaire. La caste des prêtres, le statut de l’esclave y figurent sans conteste. Pour autant, la Torah insiste sur l’égalité de valeur des vies humaines. Une égalité qui trouve son origine dans la Genèse : l’humain est fait à l’image de Dieu.

« Dieu dit : faisons l’Homme à notre image, selon notre ressemblance (…) Dieu créa l’Homme à son image, à son image il le créa ; mâle et femelle … »

Genèse 1, 26-27

De ce passage, je retiens tout d’abord qu’une seule matrice « accouche » d’une diversité quasi infinie, une pluralité voulue par Dieu. Pour autant, n’allons pas croire que la somme de tous les humains s’élève au niveau de Dieu : c’est l’erreur de la tour de Babel. Tous les humains « additionnés » n’égalent pas Dieu..

Ces versets de la Genèse sur la création de l’humanité exprime surtout, à mon sens, que dans chaque être humain, il y a une sacralité, une étincelle de Dieu. Quels que soient notre couleur, notre religion, notre sexe, nous sommes tous faits à l’image de Dieu.

Je ne m’étendrai pas sur la pensée de Levinas, déjà bien documentée à propos du visage de l’autre et de l’éthique de la responsabilité (NDLR sur les liens entre la pensée de St Ignace et Levinas). Je me réfèrerai en revanche à des sources sans doute moins connues de vous, mais au cœur du judaïsme : la littérature talmudique. On y trouve cette sacralité de la vie humaine notamment dans le traité Sanhedrin.

« Qui détruit une vie, c’est comme s’il détruisait l’humanité »

Michna Sanhedrin 4:5
" Le monde a été créé avec dix énoncés. Pourquoi les dix étaient-ils nécessaires ? Afin de vous enseigner que quiconque exécute un commandement, observe un sabbat ou sauve une vie, [la Torah le considère] comme s'il avait soutenu le monde entier, qui a été créé avec dix paroles. Et quiconque commet une transgression, ou brise un sabbat, ou fait perdre une vie, la Torah le considère comme s'il avait détruit le monde entier, qui a été créé avec dix paroles. Car c'est ce que nous trouvons avec Caïn, qui a tué son frère Abel, comme il est dit ( Genèse 4:10), « La voix du sang de votre frère ...». Ça devrait dire « sang », mais ça dit « sangs ». Celui-ci enseigne que c'était aussi le sang de ses enfants et des enfants de ses enfants, et de toutes ses générations futures, jusqu'à la fin de la lignée humaine, qui serait un jour descendu de lui. Ils se sont tous levés et ont crié devant le Saint Béni du Ciel. (Ainsi, vous en apprenez qu'une personne est considérée comme aussi importante que l'ensemble de l'œuvre de la Création)."

Pour être tout à fait honnête, je note qu’il y eut plusieurs versions de ce passage et que toutes ne sont pas universalistes. Même si c’est bien l’interprétation universaliste et non communautariste que la tradition a retenue, cette différence dans les manuscrits prouve que cet humanisme n’allait pas de soi à toutes les époques. Dans n’importe quelle culture, finalement, considérer l’autre, qui ne me ressemble pas, comme mon égal n’est pas évident. 

Prenons un des commandements les plus connus « Aime ton prochain comme toi-même » . Ce n’est en fait que la seconde partie d’un verset mais il est intéressant de voir que La Torah passe par l’ordre, le commandement, -par du légal- pour nous dire d’aimer l’autre. Commander l’amour, bizarre non ? 

C’est en fait la conséquence première de cette égale dignité entre les humains : je ne peux pas être indifférent au sort de l’autre. En découle, selon moi, la notion de co-responsabilité. L’individu ne peut se concevoir sans l’autre. Cette impérieuse nécessité est signifiée notamment dans un des recensements des Hébreux, lors de la traversée du désert (Exode 30): pour compter les hommes en âge de combattre, chacun doit donner en contrepartie un demi shekel ( une demie pièce en quelque sorte) . Pourquoi pas un shekel entier, une unité pour une personne ? Pour indiquer au riche comme au pauvre qu’ils valent chacun la même chose, et plus encore : que l’un a besoin de l’autre. Et vice-versa. La demie-pièce ne vaut rien sans la moitié manquante. Le riche a besoin du pauvre, le pauvre a besoin du riche : égalité ! 

Tsedaka : non pas « charité » mais justice et droiture

J’en viens à la notion de justice sociale. Le mot en hébreu pour désigner cela est Tsedaka. A tort, il a été parfois assimilé à l’« aumône » ou la « charité », mais il signifie, littéralement : justice ! Pratiquer la Tsedaka, ce n’est pas dire : «  Tu es pauvre, je vais t’aider. » Mais plutôt se dire : « je suis dans l’obligation de t’aider ». Ce n’est pas une affaire de bons sentiments : c’est mon devoir, pour rétablir la justice. Cela vaut d’ailleurs pour tous les riches comme pour les moins riches car il y a toujours plus nécessiteux que soi.

Dans l’idéal juif, il n’y a pas de vœu de pauvreté. On peut être riche à condition que ce ne soit pas une fin en soi et d’utiliser sa fortune comme un moyen d’aider la communauté : soutenir l’école du village, la synagogue, etc… Donc, l’idée n’est pas de se défaire de tout ni même d’imposer un salaire unique. Mais attention, Il faut veiller en permanence à ce que son voisin ait une sorte de revenu minimal de subsistance, de quoi se nourrir, se vêtir, de quoi aussi se réjouir pendant chabbat. Ce n’est ni le modèle du kibboutz communiste, ni celui de la société ultra-libérale fondée sur la compétition, les lois inexorables de l’offre et de la demande avec leur lot d’exclus. 

Devoir aider l’autre, en l’occurrence, n’est pas se contenter de lui donner une corde et se dire, la conscience tranquille « voilà j’ai donné… il n’a pas attrapé la corde, tant pis, je passe à autre chose ». Non. Il faut, littéralement, l’arrimer à soi. Pour illustrer ce point, j’aime à rappeler ce passage de nos textes fondateurs qui dispose comment on doit glaner, récolter son champs. Il y est dit : « Interdit de glaner le coin des champs, ils sont réservés aux pauvres ». Interdit aussi de se retourner pour récupérer un épi tombé, même sur la parcelle autorisée, car l’épi en question est de facto réservé aux pauvres.

« Quand vous ferez la moisson dans votre pays, tu laisseras un coin de ton champ sans le moissonner, et tu ne ramasseras pas ce qui reste à glaner, ni ne cueilleras non plus les grappes restées dans ta vigne ; tu ne ramasseras pas les grains qui seront tombés <de ton escarcelle>. Tu abandonneras cela au pauvre et à l’étranger. Je suis l’Éternel, votre Dieu. 

Lévitique 19:9

On peut en conclure que, même celui qui ne ferait pas l’effort d’aller glaner dans les coins, aura quelque chose à manger. La subsistance de chaque être humain doit être assurée, sans conditionnalité.

Cela ne se signifie pas pour autant que tout doit être sacrifié à l’autre ou encore qu’il faille donner raison au pauvre contre vents et marées par simple effet de compassion. Un verset très clair interdit de fausser notre jugement pour privilégier le pauvre (Exodes 23 :2-3). Il ne s’agit pas de l’idolâtrer mais de maintenir un équilibre sociétal acceptable par tous.

Là nous touchons à un autre point important : l’articulation entre le « je » et le « nous ».

Comment arbitrer aspiration individuelle et collective ?

Dans le Talmud, pour trancher les débats ombrageux, concernant les affaires terrestres, la voie indiquée n’est pas la « volonté divine ». Le système majoritaire est préconisé.

L’importance de légiférer à la majorité « terrestre » est à maintes fois rappelée dans nos livres, pour tout ce qui concerne la conduite des affaires humaines. L’application de la Torah est à la charge des Hommes.

« La Torah n’est plus au ciel !» 

Talmud de Babylone Traité Baba Metsia 59 b

On légifère donc à la majorité. Avec un bémol toutefois : les opinions même minoritaires doivent être aussi consignées comme c’est le cas dans le Talmud. Elles ne sont pas la loi mais elles sont dignes d’être mémorisées tout de même, pour ne pas « insulter l’avenir » en quelque sorte. Aussi ne peut-on jamais faire table rase du passé ; on admet que la décision des générations précédentes nous lie mais aussi que d’autres peuvent voir le jour dans les générations qui suivent. Elles sont autorisées à chercher des portes de sorties, voire de contournement, en cas de nécessité.

Il est hors de question de biffer des versets entiers sous prétexte qu’ils seraient caducs. Je lis, j’assume l’héritage de nos textes même si tel ou tel ne correspond plus à « mon éthique », à «mon époque »… Mon travail est de les remettre dans le contexte pour tenter de les comprendre et dire quand c’est nécessaire pourquoi nous devons éventuellement ne plus les interpréter de la même façon. Pas d’idolâtrie conservatrice, ni de cancel culture qui tienne !

Etre acteur du miracle dans une société qui désespère

L’idéal démocratique comme l’idéal messianique implique, à la fois pour tout individu et collectivement, la réparation du monde. 

En France, la liberté d’expression est encore vivante Et pourtant, notre Nation est fracturée, c’est une évidence. Les « premiers de cordée » se plaignent de ceux qu’ils nomment « les assistés ». Il y a aussi les malmenés, les délaissés qui réclament à juste titre réparation. 

La notion de réparation me parle. C’est une condition du contrat social éminemment importante. Et pour moi qui suis juive, d’autant plus : « Souviens-toi », en hébreu est un mot qui revient 169 fois dans la Torah. C’est énorme !

Demander à l’Etat réparation au nom de la mémoire, je comprends. Mais aujourd’hui pour moi, ce qui se passe est un peu différent et nouveau. La demande de réparation, pour certains ne vise plus à apaiser mais à revendiquer une forme d’essentialisation des individus. Oui, les Etats, lorsqu’ils ont bafoué les droits des minorités doivent le reconnaître et réparer, mais cela ne doit pas conduire à essentialiser les gens. Aujourd’hui aux deux extrêmes de l’échiquier politique, cette tendance à l’essentialisation m’inquiète beaucoup.

Au risque de paralyser Dieu

La question est : que pouvons-nous faire ? Et que fait Dieu dans tout ça ? Dans l’un de ses livres sur la « process theology »2, le rabbin Bradley Artston analyse cette idée d’une « co-construction » du miracle. Elle va beaucoup plus loin que « aide-toi et le Ciel t’aidera ». Si l’humanité se refuse à participer à la réalisation de son dessein, Dieu peut se retrouver dans l’incapacité d’agir. Ainsi, parfois il nous semble absent de notre monde si injuste. 

Pour conclure, vous l’avez compris, je voudrais vous dire à quel point je crois encore à la promesse d’universalisme et de laïcité de notre république. Faire et recevoir une promesse c’est être capable à la fois de se souvenir et de se projeter. Alors rappelons nous cette phrase des Maximes des Pères : même si on n’a pas l’obligation de mener à son terme un travail, on a l’obligation de le commencer.

« Il ne t’incombe pas d’achever l’ouvrage mais tu n’es pas libre (pour autant) de t’y soustraire… »

Rabbi Tarfon Maxime des Pères II:

Parce que, -je m’adresse à des élus, des responsables associatifs, etc…. -cela revient à dire : si vous n’évitez qu’à un seul gamin le décrochage scolaire, qu’à un seul réfugié d’être à la rue, qu’à un seul demandeur d’emploi de sombrer dans la dépression, vous avez déjà participé au miracle. 

Nous sommes tous appelés à être des acteurs du miracle et le miracle ne s’accomplira pas tout seul, pas seulement avec des prières.

Le miracle arrivera aussi grâce à des gens comme vous, qui se mobilisent pour « panser » la société.

 1 Lors de la précédente édition (7e éd. Université Populaire d’automne, à Cluny), centrée exactement sur ce thème, Esprit Civique a reçu Ghaleb Bencheikh, Président de la Fondation de l’Islam de France (FIF)

2 God of Becoming and Relationship The Dynamic Nature of Process Theology, By: Rabbi Bradley Shavit Artson

Published: 1st September 2013 ISBN: 9781580237130 

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