L’important, c’est la …personne

Intervention de Jacques Le Goff, professeur émérite des Universités (Droit public, Brest), ancien inspecteur du travail et président de l’association des Amis d’Emmanuel Mounier. Auteur de plusieurs livres et articles consacrés au personnalisme, et en particulier, à Emmanuel Mounier, Jacques Le Goff a ouvert la première session du Parcours Humanités et Politiques, inaugurée à Cluny (Bourgogne) dans le cadre de la 8e Université Populaire d’Automne d’Esprit Civique.

REGARD SUR L’HERITAGE PERSONNALISTE ET IDENTIFICATION DES SIGNES D’ESPÉRANCE

séance inaugurale de Penser et Vivre l’engagement, la politique, un humanisme
Foule, tableau de Jo Marty

Lors d’un colloque qui s’était tenu à Dourdan à l’occasion du 50ème anniversaire de la revue Esprit, l’intervention de Paul Ricoeur, proche ami de Mounier, était intitulée Meurt le personnalisme, vive la personne. Ce titre avait étonné et même choqué -d’autant plus que Ricoeur précisait qu’il ne s’agissait pas seulement d’un constat mais d’un souhait « Que meure le personnalisme ». En réalité, Mounier l’artisan du renouveau du personnalisme n’avait jamais dit autre chose… en parlant d’un mot de passe dont l’effacement ne lui poserait pas de problème dès lors qu’il n’avait pas de volonté doctrinaire. L’important, c’était bien la personne. (…)

Mais qu’est-ce que Mounier plaçait sous le vocable personne

Une chose est sûre, la personne n’est pas perçue comme un agencement de concepts bien imbriqués dans une construction élégante, en surplomb. Mounier la définit comme une « présence », une dynamique spirituelle, une construction permanente, un travail et une action déployés dans un échange constant avec son environnement où elle est appelée à s’engager. Ce qui lui confère une allure de grande indétermination comme s’il s’agissait d’une réalité construite autour d’une réalité mystérieuse lui conférant sa plénitude et son indétermination.

Une présence, une dynamique spirituelle, une construction permanente !

De la même manière qu’on ne sait pas ce que sera la personne en situation, la pensée de Mounier s’élabore au fur et à mesure comme réponse à la sollicitation de l’évènement. Elle est une puissante intuition initiale qui prend corps en traversant l’épaisseur du réel. Il le dira d’ailleurs de manière très imagée en expliquant que « nous avons avancé comme on cherche son chemin à travers bois en pressant sur les branches » tout en gardant le cap. 

Il présente le personnalisme comme « une réaction contre l’individualisme » en rappelant que « l’acte fondamental de la personne, ce n’est pas de se séparer, c’est de communier ». L’individu est un être sans et la personne un être pour. C’est toute la différence. 

Voici l’une des définitions qu’il en propose : « Une personne est un être spirituel constitué comme tel par une manière de subsistance et d’indépendance dans son être ; elle entretient cette subsistance par son adhésion à une hiérarchie de valeurs librement adoptées, assimilées et vécues par un engagement responsable et une constante conversion ; elle unifie ainsi toute son activité dans la liberté et développe par surcroît, à coup d’actes créateurs, la singularité de sa vocation » (I, 523). Tout est dit du mouvement qui la porte et la caractérise comme processus de construction jamais achevé, comme œuvre de personnalisation.

Personne vs individu : avec un engagement responsable

Et cette personne, épicentre au fond énigmatique de la vie personnelle et collective (« personnalisme communautaire ») en est en même temps l’horizon ultime, en tant qu’être de dignité donné par Mounier comme principe « d ’orientation et de réorganisation de l’univers social, économique et politique ». L’ambition du personnalisme était civilisationnelle, ce qui tombe bien, si je puis dire, au moment où la question de l’avenir de nos sociétés se pose en ces termes. Il ne s’agit plus seulement d’apporter des solutions techniques aux défis, en particulier environnementaux, il faut nous projeter dans le proche avenir selon une échelle de valeurs revue en profondeur. 

C’est ce que je vous propose d’examiner dans l’éclairage du personnalisme à propos de l’économie, de l’écologie et de la culture dominante en laissant de côté d’autres aspects très importants de la vie sociétale qui pourront venir dans la discussion, au cours de notre échange. 

I – L’économie à remettre à sa juste place

…qui « est subordonnée ».

Je rappelle que la création d’Esprit coïncide avec le tsunami de la crise de 29 dont l’onde de choc a touché l’Europe en 1930-1931. Et c’est tout naturellement que Mounier, attentif à l’évènement, la place au cœur de sa réflexion et cela dès son premier édito « Refaire la Renaissance » en octobre 1932. 

Son approche est originale en ce qu’il aborde le dérèglement économico-financier comme le symptôme d’une crise bien plus profonde dont le dernier mot n’est pas économique mais spirituel par suite d’une « totale subversion des valeurs humaines ». La crise économique dira-t-il est « la physique de notre faute », le révélateur d’un dysfonctionnement dans les soubassements de la société, dans son infrastructure qui est spirituelle comme lieu du choix des valeurs d’orientation. « De quelque côté qu’on se tourne dans l’univers du capitalisme moderne, on ne voit, hors de solutions techniques éparses, qu’erreur et corruption ». 

Tout commence par une « erreur sur l’homme ». Au fond, ce que met en cause Mounier, c’est l’autonomisation de l’économie qui non seulement en est venue à se penser autosuffisante, sans extérieur, mais aussi régente de tout selon ses « lois » tyranniques de fonctionnement. D’où sa dénonciation de « l’importance exorbitante prise par le problème économique, signe d’une maladie sociale. L’organisme économique a brusquement proliféré à la fin du XVIIIe siècle et comme un cancer il a bouleversé ou étouffé le reste de l’organisme ». Ce que Karl Polanyi nommera « la grande transformation ». La « primauté du matériel », le « primat de l’argent » sont constitutifs d’un « désordre métaphysique et moral ». Et cela sur fond de conviction que « l’économique ne peut se résoudre séparément du politique et du spirituel auxquels il est intrinsèquement subordonné et dans l’état normal des choses il n’est qu’un ensemble de basses-œuvres à leur service ». Et donc, la vraie question est bien celle du choix des valeurs fondatrices qui fixent l’horizon d’action et de sens en permettant à la collectivité de conserver la maîtrise selon des options avant tout politiques et spirituelles, on dirait aujourd’hui éthiques.

Subordonner l'économie au politique et au spirituel, décentralisée jusqu'à la personne

D’où l’urgence selon Mounier d’une « orientation de l’économie, non plus vers le profit et l’accroissement indéfini du confort, mais sur les besoins réels et l’expansion du bien commun ». Il parlera « d’économie décentralisée jusqu’à la personne ». Et après-guerre, il insistera sur l’impératif de « suppression radicale des désordres capitalistes » en commençant par « la disparition de la fécondité automatique de l’argent sous toutes ses formes, la soumission de l’économie aux exigences de la personne […], l’accession du prolétariat aux fonctions de direction dans une organisation ferme et décentralisée de l’économie ».

Une telle approche est-elle encore audible aujourd’hui ?

Elle l’est plus que jamais et nombre d’économistes plus ou moins « atterrés » en conviennent. Je pense au Prix Nobel d’économie 1998, Amartya Sen selon qui « l’économie moderne s’est trouvée considérablement appauvrie par la distance qui a éloigné l’économie de l’éthique » (Ethique et économie, PUF, 1993). Je pense aussi à André Orléan estimant que « la crise ne se résume pas à sa dimension économique, elle est tout autant intellectuelle et idéologique […]. Les grandes crises sont par nature doubles, matérielles et spirituelles. Il en est toujours ainsi ». 

Et je pourrais en citer bien d’autres, comme Denis Clerc, pour qui les crises systémiques sont au fond imputables à un désarrimage, un « désencastrement » comme le disait Polanyi d’une économie comparable à un gigantesque iceberg livré aux lois erratiques de l’intérêt et du profit, hors la considération de la société et du bien commun.

Je suis très frappé, en particulier, de voir la crise emblématique de 2008 désormais expressément imputée à la cupidité, ce mot qu’on n’utilisait plus guère et qui refait surface, chez les économistes eux-mêmes. A preuve, l’ouvrage d’un autre Prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz intitulé Le triomphe de la cupidité (2010) libérée par le « dogme du libre marché » et génératrice des dérives telles qu’il n’y a plus, dans nombre de grandes entreprises, aucun rapport entre la rémunération des dirigeants et leurs résultats.

De remettre l’économie à sa juste place, subordonnée, reste bien une tâche plus actuelle que jamais. « L’économie, dit Mounier dans Le personnalisme, ne peut résoudre ses problèmes que dans les perspectives du politique qui l’articule à l’éthique ». Et cela s’opère en « nouant la rigueur de l’éthique sur la rigueur de la technique ». 

Une tâche plus actuelle que jamais : la soumission de l'économie à la personne

D’où son option franchement socialiste pour une économie organisée « sur les perspectives totales de la personne » commandant la « réhabilitation du travail », le « primat du travail sur le capital », une pensée nouvelle de l’entreprise sur la base d’une révision du droit libéral de la propriété sur fond de pensée des « communs ». Ce que Mounier résumera bien dans un article d’avril 1936 en ces termes : « Nous mettons à la base de tout régime économique : la disparition de la fécondité automatique de l’argent sous toutes ses formes ; la soumission de l’économie aux exigences de la personne […] ; la reconnaissance progressive de l’accession du prolétariat aux fonctions de direction dans une organisation ferme et décentralisée de l’économie. La clé de voûte des institutions publiques ne peut plus être l’Etat libéral dont l’abstention profite aux féodalités intérieures de la puissance économique ». Bref, une option politique pour un socialisme refondé, « rénové et démocratique » très critique à l’égard de ce qui se fait en son nom à l’époque en France, côté SFIO, comme à l’étranger, dans les pays de l’Est. 

  II – Ecologie

Très honnêtement, lorsque je me suis posé la question d’un éventuel rapport entre la pensée de Mounier et l’écologie, j’ai eu le sentiment qu’elle était sans objet puisqu’à son époque l’écologie était encore loin d’être une réelle préoccupation. L’idéologie du progrès matériel prévalait impérialement.

Mais, pourtant, dès cette époque le souci de protection de la nature commence à poindre. Témoin cet article d’Ellul et Charbonneau en juin 1937, intitulé « Le sentiment de la nature, force révolutionnaire » publié dans le Journal intérieur des groupes personnalistes du Sud-Ouest. On y lit : « Ce n’est pas d’un dimanche à la campagne dont nous avons besoin mais d’une vie moins artificielle » que celle modelée par le capitalisme industriel, la société de consommation naissante et une technique devenue puissance hégémonique.

Mounier partagera, pour part, cette analyse mais de manière plus nuancée. (…) C’est sur la question de la technique que la position de Mounier est plus nuancée. Elle n’est pas que le mal qu’y voit Ellul comme Bernanos. Mounier se méfie de l’anti-technicisme et des « conduites de repli » nostalgique : l’archaïsme romantique, « l’évasion scoute vers la nature détachée de tout environnement humain », les mystiques de l’artisanat, de la terre, du folklore […]. Le travail d’objectivation impersonnelle dans la technique comme dans le droit, l’Etat, les institutions est indispensable et au fond plutôt salubre par la discipline qu’il impose ». Mais à la condition expresse de le maintenir à sa juste place. Il dira d’ailleurs que l’homme est largement artifice.

L'évasion scoute vers la nature, détachée de tout environnement humain ? Gare à tout folklore...

Le personnalisme est une pensée des limites sur la base de vues précises quant à la place de l’homme dans la nature et quant à ses droits de la posséder.

Je dois reconnaître avoir mis du temps à m’apercevoir que l’un de ses tout premiers grands textes, son exposé fondateur de Font-Romeu en août 32 au congrès constitutif d’Esprit, comporte une section expressément intitulée « L’homme et l’univers » où il campe la place de l’homme « dans sa société avec le monde physique » un intitulé qui deviendra dans Refaire la renaissance, reprise de cet exposé : « Réhabilitation du monde solide ».

En sorte qu’on trouve chez lui à la fois une pensée du mode d’inscription de l’homme dans la nature, une pensée du mode d’appropriation et une pensée du mode de vie inspiré de l’idée de limite et de modération.

1 – S’agissant du mode d’inscription, Mounier insiste dès le début sur le rapport amical de l’homme avec l’univers au point de parler de « société de la matière ». Comme Teilhard de Chardin qu’il connaissait et estimait, il voit la personne en correspondance et résonance avec l’univers entier. En même temps il voit bien que cet équilibre s’est trouvé rompu par le fait que l’homme ne s’est pas contenté de soumettre la nature, il l’a littéralement asservie et défigurée. Cela, par oubli du « respect pour le monde matériel », par le fait que le monde est devenu indéfiniment disponible pour la puissance de l’homme et celle de l’argent. Finis le rapport contemplatif, la poésie, laminés par « la possession sauvage d’une matière docile ». 

Une vision teilhardienne de la personne en résonance avec l'univers entier

Face à cette dérive foncièrement utilitariste, Mounier estime urgent de « rétablir cette première société de l’homme avec le monde physique », de « réapprendre le sens charnel du monde » en vue de redécouvrir avec sympathie et « tendresse », « sous la grosse étoffe des choses la promesse de l’esprit ». Un langage encore très teilhardien que confirme cette invitation si nécessaire à notre temps : « Nous ne retrouverons le sens de l’homme qu’en réapprenant le sens de l’univers », en entrant avec lui en « résonance  » comme le dit Harmut Rosa.

L'avoir, indispensable à l'être, expose ce dernier à un risque majeur

2 – C’est précisément pour contenir cette frénésie accapareuse qu’il insiste, dans sa réflexion sur le mode d’appropriation des choses, sur l’idée de propriété collective dérivée de celle d’un bien commun primordial appartenant à l’humanité en tant que telle. « Les biens de la terre ne sont pas destinés à tel ou tel mais à l’humanité en général ». Il n’aurait pas démenti Paul Jorion : « Le moment est venu pour les comptables de la main invisible de s’écarter pour laisser la place aux sages de la protection des communs ».

Après avoir rappelé dans son Personnalisme que si l’avoir est indispensable à l’être, il expose ce dernier à un risque majeur d’étouffement et de défiguration. « Posséder, écrit-il, c’est entrer en contact, renoncer à être seul, passif ». Une approche à laquelle on n’est pas vraiment habitué mais elle gagne aujourd’hui du terrain comme en témoignent le livre de Christophe Aguiton, leader syndical et associatif, La gauche du XIXe siècle qui voit dans ce thème la grande alternative « tant au capitalisme qu’à l’étatisation de l’économie », ou bien encore le Pacte du pouvoir de vivre de Nicolas Hulot et Laurent Berger, insistant sur l’urgence de « réinventer le bien commun pour refaire société ». 

Contre la richesse et contre la misère, il prône une sobriété librement choisie

3 – Dans le même temps, il est l’un des premiers à insister sur l’importance du changement personnel et collectif de mode de vie. Le mal est tel, suggère-t-il, que sans une complète révision de nos valeurs d’orientation existentielle, il ne se passera rien de durable. C’est la conséquence même du caractère infrastructurel du spirituel. Il faut descendre jusqu’à ce niveau pour impulser un nouveau cours qui passe en l’occurrence par un idéal de « pauvreté » appelé à « s’inventer des formes dans un monde de l’abondance ». Mounier ne préconise nullement de revêtir la bure et de se retirer dans le désert comme les anachorètes. Non. Il plaide pour « une vivante pauvreté, une généreuse simplicité » modeste, sans extravagances en vue d’une existence plus libre et légère dans la disponibilité. Une « vie simple » tournée vers autre chose que « l’accroissement indéfini des besoins matériels qui étouffent la vie personnelle ». « Nous menons, insistera-t-il, contre la misère et contre la richesse à la fois, la révolution de la Pauvreté et d’une pauvreté sans doute aux formes imprévisibles ». Il s’y conformera dans sa propre existence d’où le souci de la richesse sera constamment tenu à juste distance. 

Ces questions que Mounier soulevait en insistant sur une « éthique des besoins » indexée sur « un idéal de simplicité de vie » dans le meilleur partage pour garantir à tous l’accès au « minimum de bien-être et de sécurité », ces questions sont les nôtres aujourd’hui à l’heure du changement nécessaire et urgent de notre cadre de pensée et d’action, de l’invention hardie et sans doute coûteuse d’un nouveau logiciel existentiel.

Une éthique des besoins et du partage des biens à réaliser

Il est révélateur que Bernard Perret et Dominique Bourg, tous deux membres du comité éditorial d’Esprit, parlent, le premier, d’« invention d’un nouveau style de vie » au prix d’une « conversion » spirituelle, quand le second confie au Monde : « Ce qui m’intéresse beaucoup c’est la question de la spiritualité au sens large, pas seulement religieux, car on va devoir redéfinir les idéaux de demain ».

On peut aussi citer la défense par Jean-Baptiste de Foucauld de « l’abondance frugale », par Pierre Rabhi de la « sobriété heureuse » sous l’horizon d’une « nouvelle solidarité ». 

Voici ce qu’écrivait de Foucault dès 1980 dans La révolution du temps choisi : « Ne nous méprenons pas sur l’expression d’abondance frugale : il ne s’agit évidemment pas de généraliser la pauvreté. Mais bien au contraire de mettre un peu plus d’abondance là où il y a misère ( en revenus ou en temps ) et plus de frugalité là où il y a excès de richesse. Pas question de renoncer à l’abondance mais à condition d’en convertir le sens. […] Il s’agit de trouver un nouvel équilibre entre le stoïcisme qui fonde et rend possible l’effort et l’épicurisme qui en constitue la récompense ».   

Et comment ne pas évoquer le programme développé par le mouvement des convivialistes souvent inspirés de Mounier ou en tout cas proches, tels Alain Caillé, Bernard Perret, Patrick Viveret ou Marc Humbert. Au cœur de leur engagement pour une « civilisation de convivialité » se situe « la volonté de travailler ensemble pour la vie en prenant soin l’un de l’autre et de la nature » dans le projet de s’arracher à la folie techno-économique pour « vivre bien ». Une conviction qui rejoint celle du Mouvement de la simplicité volontaire dont l’un des animateurs, Luigino Bruni, affirme être « convaincu qu’il n’y a pas de bonheur-félicité sans une certaine forme de pauvreté librement choisie ; cette pauvreté est l’une des blessures auxquelles est attachée une bénédiction ».

En communion d'esprit avec l'actuel mouvement des Convivialistes ?

III – Culture ambiante, l’esprit public dominant ( Zeigeist )

Dès l’époque de Mounier, les années 30-50, l’individualisme est déjà un fait social dominant caractéristique d’une société qui accomplit le projet de 1789 d’un individu libéré de l’emprise du social, autonome, indépendant vis-à-vis de tous et de chacun. C’est évidemment une conquête majeure que Mounier reconnaît comme telle mais c’est aussi le vecteur de comportements de clôture, de fermeture sur le pré-carré des intérêts et des possessions selon une conduite en tous points aux antipodes de l’idée que Mounier se fait de la personne. Il n’a pas de mots assez durs pour dénoncer la mesquinerie et la petitesse du style de vie « petit-bourgeois » claquemuré de protections contre l’inconnu. Il s’inquiète : « L’homme va-t-il sombrer dans une médiocre satisfaction bourgeoise ou prendre appui sur cette libération matérielle pour un nouvel essor spirituel ? ». 

A l’opposé, la personne se caractérise au contraire par le mouvement qui la projette vers l’autre que soi, vers l’extérieur, vers les autres et la société dans un mouvement de présence au monde par un mouvement de générosité : « La personne, dira-t-il plus tard, est maîtrise et choix, elle est générosité ».

"La personne est générosité" (Mounier)

On peut dire que depuis cette période, l’individualisme est devenu, plus que jamais, notre oxygène, il est l’air que nous respirons de la manière la plus naturelle. Après avoir été successivement politique, puis social, il est devenu culturel au sens où il forme la trame la plus intime de nos comportements et pourrait-on dire de nos réflexes. En cela, il est accompli pour le meilleur mais aussi pour le moins bon sinon le pire. 

On ne parle d’ailleurs plus d’individualisme mais avec Lipovetki « d’hyper-individualisme » consacrant pour E. Roudinesco « l’individu-roi » et pour Eric Sadin « l’individu tyran ». 

Trois conséquences au moins en résultent : 

1 ) La liquéfaction du social

La société a perdu ce qui la structurait autour de grands pôles organisateurs et identitaires pour se transformer en une coagulation assez lâche et éphémère d’individualités dont le mouvement des Gilets jaunes a donné une assez juste image. Comme l’a bien vu Z. Bauman, la société est devenue « liquide » ou gazeuse. L’individu-atome y croise d’autres atomes avec lesquels il se lie pour un temps dans des rapports souvent éphémères à géométrie variable. La molécularisation sur un mode de relative stabilité régresse au profit de relations indexées sur le désir de chacun en maîtrise de la forme sociale qu’il choisit : « Je fais social avec les amis, copains, personnes que j’ai en estime. Les autres ne m’intéressent pas…. ». Ce qui produit un imaginaire du social interindividuel et sélectif dans l’oubli de la société dans son objectivité et son anonymat, de la communauté dans sa dimension sociétale. Car, sans le vouloir, j’appartiens à la société dans le cadre local, régional, national, européen avec des gens que, pourtant, je ne connais absolument pas et auxquels je suis pourtant lié par un rapport d’interdépendance sur les plans politique (même citoyenneté) et social (solidarité telle qu’organisée, par exemple, par la Sécurité sociale). Les communautés subjectives d’élection remettent en question les communautés objectives d’appartenance. De là la crise du « vivre ensemble » et l’impératif de « refaire société ». 

2 ) D’autant que dans le même temps, le projet de l’individualisme est devenu selon Eric Sadin une « quête effrénée de la singularisation de soi dans l’unique visée de se démarquer de la masse » (cf L’ère de l’individu-tyran ). Chacun entend s’affirmer, à travers les réseaux sociaux, dans une mise en scène de soi, une visibilité sociale maximale dérivée d’un sentiment de souveraineté absolue et ombrageuse qui fait qu’autrui prend figure de rival à maintenir à distance sinon à combattre. D’où le feu d’artifice permanent des ressentiments ( cf Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment de Cynthia Fleury ) et des « colères ». D’où également la déliaison entre les êtres et entre chacun et l’ensemble commun. « Pour la première fois dans l’histoire, écrit Sadin, apparaît une telle scission entre les individus et ce qui relève d’une communauté de destin ». Mounier en diagnostiquait déjà les prémices dès les années 30.

3 ) Le triomphe de la superficialité. On assiste, disait il y a peu le pape François, à une « mondialisation de la superficialité » qui résulte à la fois du primat reconnu aux sensations et de l’effet centrifuge de la vitesse, de l’accélération, qui marque plus que jamais notre temps. On a le sentiment que le centre de gravité de l’individu s’atrophie, l’essentiel de sa vie personnelle se trouvant déporté vers la périphérie, vers le corps, son apparence dans des jeux de séduction infinie amplifiés par toutes les techniques de communication instantanée. 

 « Je plais, donc je suis ». Il faut plaire avant tout et donc se faire reconnaître aux yeux d’autrui non par des attentions, des formes d’empathie mais par affirmation et souvent imposition de son image. Regardez le comportement qui consiste face à un beau paysage, par exemple, à se précipiter pour non seulement une photo, mais un selfie avec envoi au réseau. (…) On assiste à l’effacement de la frontière entre le dedans et le dehors de l’individu, plus précisément à un décentrement du dedans vers le dehors prédisposant au basculement dans le fusionnel et l’indifférencié. (…) Au point que comme l’univers de Pascal, celui de l’individu a sa circonférence partout et son centre nulle part. Ce dont se désolait déjà Mounier : « L’homme occidental ne comprend plus ce qu’est l’homme intérieur ». Et, aujourd’hui c’est au point que l’intimité et la vie intérieure déclinent  (…) dans une société devenue Société d’exposition (titre d’un ouvrage de B. Harcourt, Seuil, 2019). C’est tout dire ! 

Et paradoxalement, loin de densifier les liens, ce décentrement du dedans vers le dehors génère des entraves à la possibilité de liens véritables. Car l’individu hypermoderne n’échange et ne se lie finalement que sur le mode de la prudence, du contrôle et de la maîtrise ; en réalité il va ne se s’affirmer vraiment qu’au moment de se détacher. Comme le dit Haroche, sous couvert de se fondre dans le réseau, il développe des « formes de propriété illimitée, de soi et des autres ». On pourrait parler d’un narcissisme de masse illustrant, par-delà les apparences conviviales et souriantes, cette « métaphysique de la solitude intégrale » décrite par Mounier comme « perte du monde et de la communauté des hommes ». Seuls ensemble (2015) comme l’écrit Sherry Tuckle en prolongeant les intuitions de D. Riesmann dans La foule solitaire.

Antidote à la liquéfaction du social, à la singularisation effrénée, au triomphe de la superficialité : que vive la personne !

Conclusion 

Je dirai pour conclure ce que Mounier disait de Péguy, Mounier «n’est pas mort. Il est inachevé».

Jacques Le Goff, 8e Université Populaire d’Automne d’Esprit Civique, le 09/10/2021 à Cluny (Bourgogne)

POLITIQUE

« Si la politique n’est pas tout, elle est en tout » (Mounier, post-1935)

C’est une idée reçue : Mounier serait très réservé vis-à-vis du politique. Il en aurait une représentation très négative et refuserait de s’engager sur ce terrain-là. Ce n’est pas totalement faux en ce qui concerne la première période d’Esprit, jusqu’en 1934-35, où domine, de l’avis même de Mounier, une forme de purisme très critique à l’égard d’un monde politique -il est peu enthousiasmant sous cette 3ème République déclinante. Mais par la suite, il va infléchir sa position pour finir par reconnaître que « si la politique n’est pas tout, elle est en tout ». Ce qui veut dire deux choses : l’impossibilité de s’en détourner, le souci de la maintenir comme l’économie à sa juste place qui est aussi subordonnée à plus grand qu’elle. A cette phrase, j’en ajoute une seconde qui exprime bien le fond de sa conviction : « Le personnalisme dicte moins une politique qu’il n’indique une attitude en politique ». 

Et qu’est-ce qui singularise cette attitude ?

"Savoir accrocher sa charrue à une étoile" (Emerson)

1 ) Une manière de voir fondée sur le postulat d’antériorité de la société sur l’Etat.

Trois convictions en découlent :

  • La créativité spontanée de la société doit être respectée… (Proudhon et la notion de distance unitive)
  • Cela signifie aussi que le politique et l’Etat sont toujours seconds par rapport à l’éthique et au « prophétique ». L’action sur ce terrain ne prend sens que par l’horizon ultime qu’elle se donne en termes de valeurs fondatrices. L’erreur, dit-il pourrait être de « vouloir réaliser l’absolu dans le relatif, elle n’est jamais de penser le relatif sur fond d’absolu afin de lui maintenir une grandeur que, laissé à lui-même, il cède infailliblement ». Il faut, dit donc en substance Mounier, savoir accrocher sa charrue à une étoile (Emerson).
  • Troisième implication : partir aussi de la réalité sociétale dans ce qu’elle comporte d’intrinsèquement pluraliste (pluralisme ontologique chez Gurvitch) avec là aussi toutes les conséquences qui s’ensuivent en termes de vérité partagée, d’allergie au manichéisme et de laïcité militante.

2 ) Une manière d’agir  

L’action occupe une « place centrale » au cœur du personnalisme. Sa fécondité suppose sa parfaite adéquation à la réflexion. Ce qui emporte là aussi trois conséquences :

  • D’abord l’impératif de bonne connaissance du terrain d’action ce qui veut dire compétence, prudence au sens de sagesse, pédagogie
  • Ensuite, patience passionnée dans le changement : penser global, agir dans le temps long, sur un mode incrémental ie par étapes et touches successives. 
  • Enfin, souci du bien commun et de l’intérêt général.

3 ) Une manière d’être, libre et vraie

La liberté comme condition d’indépendance et réciproquement. Avec une idée d’indépendance, semblable à « La valeur à laquelle je tiens le plus, c’est l’indépendance » (Jacques Delors). Ou encore : « La crainte d’être qualifié de droite, de centre ou de gauche devrait elle m’empêcher d’analyser librement ? Etre prisonnier d’une famille, ce n’est pas être libre » (Edmond Maire). Enfin, la vérité c’est être vrai et parler vrai.