Daniel Cohen : « Tout sacrifier pour retrouver la croissance est une erreur »

Daniel Cohen est directeur du département d’économie de l’Ecole normale supérieure et du Centre pour la recherche économique et ses applications, et membre du conseil de surveillance du « Monde ». Son dernier essai, Le Monde est clos et le désir infini (Albin Michel, 224 pages, 17,90 euros), qui paraît jeudi 3 septembre, passe au crible le modèle économique de nos sociétés modernes et propose des pistes pour apprendre à vivre sans croissance.

La perspective d’une croissance perpétuelle a disparu dans nos sociétés modernes, contrairement à l’époque de la révolution industrielle et des « trente glorieuses » (1945-1975), expliquez-vous. Va-t-il falloir s’habituer à vivre dans un monde sans croissance ?

Je ne dis pas qu’il n’y aura plus de croissance ! Je fais le constat, avec l’économiste Robert J. Gordon [théoricien de la « stagnation séculaire »], que la croissance économique n’a pas ou peu suivi la révolution numérique. Depuis le début des années 1980, le taux de croissance d’un pays comme la France ne cesse de décliner. Aux Etats-Unis, c’est pire : pour 90 % de la population, il n’y a pas eu de gain de pouvoir d’achat durant les trente dernières années ! Cette nouvelle révolution technologique n’est manifestement pas de même nature que la précédente, celle de l’électricité et l’automobile. Elle n’a pas la même force d’entraînement.

Or nos sociétés démocratiques se sont construites sur la promesse d’une croissance indéfinie. La grande ambition du fordisme a été que chacun puisse se dire : « J’ai ou j’aurai moi aussi une voiture, une télévision, une machine à laver… » Le miracle de la société industrielle a été de donner à chacun ce rêve – ou cette illusion ! – de pouvoir s’élever au-dessus de sa situation, alors que la société restait en réalité hiérarchisée et rigide. C’est ce moteur qui a été perdu.

Comment en est-on arrivé là ?

Le paradoxe central tient au fait que nous connaissons une croissance faible dans une période d’innovations intenses. Robert Gordon explique que le progrès technique s’est ralenti, et je pense ici qu’il a tort. Ce qui a changé est sa force d’entraînement sur l’ensemble de la société. Car le progrès technique vise aujourd’hui principalement à remplacer les travailleurs… Un de mes élèves informaticien résumait parfaitement le problème : « Si quelqu’un répète deux jours de suite la même tâche, il ferait mieux de réfléchir plutôt au logiciel qui le fera à sa place le troisième jour. » C’est très différent de ce qui s’est produit au XXsiècle, lorsque l’électricité a permis, par le travail à la chaîne, de rendre productif les ouvriers d’usines.

Quels sont les emplois menacés ?

Ce sont ceux qui se situent au milieu de l’échelle des salaires et des compétences, c’est-à-dire ceux de la classe moyenne, celle qui s’est construite au cours du XXsiècle dans le processus de tertiarisation de l’économie : dans les banques, assurances, administrations… Prenez l’octroi d’un crédit à un particulier : il faut prendre rendez-vous, rassembler les papiers nécessaires… Dans peu de temps, grâce au « big data », on pourra mesurer votre solvabilité en temps réel, et vous offrir un crédit, en fonction du bien que vous voulez acquérir, sans intermédiaire physique.

Les emplois qui survivront seront ceux qui ne pourront pas être numérisés. Un logiciel ou un robot aura du mal à taper dans un ballon avant longtemps. On les trouve aux deux bouts de la chaîne. Tout en haut : le coup de pied d’un Zidane est vendu à des millions de téléspectateurs. Et en bas de l’échelle, les emplois dans la construction ou dans les services à la personne, où il faut le coup d’œil ou de l’empathie. Mais en écartant ainsi le milieu de la distribution des emplois, on réduit considérablement le potentiel de croissance de la société.

Une entreprise comme Uber fragilise les chauffeurs de taxi traditionnels mais permet à des jeunes de milieux modestes d’accéder à un emploi…

Uber, c’est la conjonction de la société numérique qui permet de disposer en temps réel des informations requises pour offrir un service à un individu, et d’une main-d’œuvre disponible, qui cherche également à amortir les frais de sa voiture. Mais la vraie menace, pour un chauffeur de taxi, ce sont les voitures qui se conduiront seules ! Prochaine grande étape de la numérisation du monde…

Vous soulignez l’importance du gratuit (Internet…) dans la société actuelle pour expliquer la faible croissance. Mais Google ou Facebook sont largement bénéficiaires…

Facebook gagne 2 ou 3 dollars par utilisateur ! Les géants du Net ne gagnent de l’argent que parce qu’ils disposent de milliards d’usagers. Mais oui, ceux qui commandent les technologies peuvent capter une large part du produit intérieur brut (PIB). On retrouve le thème développé par Thomas Piketty et repris par des mouvements comme Occupy Wall Street : le 1 % capte tout. Pour reprendre une formule de l’économiste Edward Glaeser, « tout se passe comme si un petit nombre de gens très bien payés travaillaient à rendre gratuits des biens consommés par des pauvres ».

Il y a donc un risque politique à la disparition de la croissance ?

La numérisation induit une profonde angoisse : se dire que si je fais deux fois de suite la même chose, mon emploi peut être numérisé est terrifiant. On crée une société qui vit « au-dessus de ses moyens psychiques », pour reprendre une formule de Pierre Legendre.

La société industrielle était très hiérarchique mais elle était aussi protectrice, à la manière des sociétés féodales. Le monde contemporain fait exactement le contraire : il est censé être émancipateur et faire advenir un monde où la créativité remplace l’autorité comme valeur dominante. Mais comme cette transformation se fait sur fond d’insécurité économique, le bénéfice moral est totalement perdu !

Le politologue Ronald Inglehart [professeur à l’université du Michigan] avait parfaitement éclairé ce paradoxe. L’idée de progrès, héritée des Lumières, de liberté, d’autonomie, a fini par ne devenir que celle du progrès matériel. Mais en termes sociologiques, la société industrielle a été tout sauf une école d’émancipation et d’autonomie ! Il faut attendre le passage à une société postindustrielle, qui s’esquisse à partir des années 1960, pour que les véritables idéaux des Lumières, d’autonomie, de liberté réapparaissent. Sauf qu’à ce moment-là, patatras ! L’insécurité économique devient la règle. Et cet idéal est perdu une seconde fois…

La fin de la croissance s’explique-t-elle par la fin de la consommation de masse ?

Oui, en partie. Le numérique a bouleversé les méthodes de production. Il a dynamité l’organisation des entreprises. Les frontières entre firmes et sous-traitants, par exemple, ont été bouleversées dans le sens d’une externalisation croissante des tâches. En revanche, en matière de consommation, les transformations ont été beaucoup moins spectaculaires… La principale innovation de la révolution numérique est le smartphone. En une décennie, la quasi-intégralité de la planète en a été déjà équipée. A part communiquer avec ses amis, la première fonction du smartphone est d’accéder plus rapidement aux biens de consommation traditionnels : un billet de train, une réservation d’hôtel… On a davantage de choix, et une qualité de biens sans doute meilleure, mais cela ne suffit pas à retrouver la croissance de la grande heure de la consommation de masse.

La seconde composante de la société de consommation actuelle est de créer de nouvelles modalités d’interaction sociale. On surfe, on « chatte »… Mais, nouveau paradoxe, cette société de communication génère beaucoup d’entre-soi (les amis sur Facebook, les moteurs de recherche qui vous proposent ce que vous aimez…), alors qu’elle se donne à lire comme une école d’ouverture. Les informations que l’on cherche sur le Net visent souvent à confirmer vos idées a priori.

En fait, si l’on cherche à comprendre ce qu’est la nouvelle société de consommation, on peut répondre par une boutade que c’est la consommation de la société elle-même… C’est ce qui explique l’importance stratégique des dépenses de logement. Ce sont celles qui commandent la socialisation des individus et de leurs enfants, leur donne accès à l’éducation ou la santé… Tout cela aboutit à une logique d’endogamie sociale écrasante. Elle était certes déjà présente auparavant, mais avait été masquée par la société de consommation.

A cette aune, les théories de la décroissance sont-elles une solution ?

Je ne suis pas anti-croissance. Je suis pour une croissance qui ne se fasse pas au détriment de notre intégrité psychique et écologique. Avant de parler de croissance souhaitable, il y a une étape intermédiaire, qui consiste à se fixer des cadres qui préservent les valeurs auxquelles on tient. La croissance doit être une conséquence du bien être de la société, pas un ersatz… L’enjeu écologique est absolument central, mais le préalable pour en convaincre la société est que celle-ci se réconcilie avec elle-même. On ne convainc pas un anxieux de cesser de fumer. Même chose pour la société, la lutte contre le réchauffement climatique ne peut qu’être concomitante de l’apaisement de la société.

Quelles solutions préconisez-vous ?

En matière de croissance, il faut d’abord lutter contre les aléas de celle-ci, en menant des politiques contracycliques appropriées. Le débat keynésien n’a rien perdu de son actualité, à l’heure où la croissance ne cesse d’alterner boom et krach depuis le début des années 1980… Au niveau des individus, une utopie pour le XXIsiècle doit être de faire que l’expérience du chômage devienne un non-événement… La grande peur de l’Occident aujourd’hui ce n’est plus la peste ou la peur millénariste, c’est l’insécurité économique. Nos hommes politiques en ont-ils pris conscience ?

Car, in fine, on a deux voies : soit on décide de tout sacrifier pour retrouver une dynamique de croissance dans l’espoir qu’elle règle le problème de l’insécurité économique. Ce serait, à mon sens, une erreur. L’autre voie, c’est d’immuniser les personnes contre les aléas de leur vie professionnelle, en leur donnant les moyens d’y faire face en toute sécurité… Il faut un système qui donne véritablement aux chômeurs les moyens de bénéficier d’une formation professionnelle efficace, qui leur permette sans stress de retrouver leur place dans la société.

Il faut également que les Etats eux-mêmes soient immunisés des vicissitudes de la croissance pour être solvables à long terme. Prenez les retraites : on a créé un système qui dépend d’un fort niveau de croissance pour être solvable. Il faudrait réindexer les pensions sur les salaires pour faire disparaître cette dépendance !

Les retraités devraient donc toucher moins ?

Ils devraient connaître une évolution de leur pouvoir d’achat qui s’aligne, en moyenne, sur celle des actifs. Aujourd’hui, si la croissance est forte et les salaires aussi, les retraités perdent du pouvoir d’achat relativement au reste de la population. Et quand la croissance est faible, ils deviennent riches, ici encore en termes relatifs ! Il faudrait un système par points, qui réindexe les pensions. Une fois les baby boomers partis à la retraite, d’ici une dizaine d’années, ce sera probablement plus facile à mettre en place.

Que pensez-vous des réformes menées depuis trois ans par le gouvernement ?

Un inventaire complet prendrait du temps. En quelques mots, concernant les politiques contracycliques, le gouvernement a eu la chance de bénéficier d’un contre-choc pétrolier massif qui va redonner de l’air, mais beaucoup reste à faire pour que l’euro ne devienne pas une cage d’acier en ce domaine…

En matière de droit du travail, la bonne nouvelle c’est qu’on a progressé vers des formules d’indemnisation qui permettent de mieux lisser la situation des individus. En revanche, la constitution pour les chômeurs d’un véritable droit à la formation professionnelle n’a pas vraiment progressé. Aujourd’hui, compte tenu des déficits de l’assurance-chômage, le gouvernement peut avoir la tentation de réduire leur indemnisation. Ce serait une grave erreur ! En matière de logements, une grande politique urbaine qui lutte contre l’endogamie territoriale reste à inventer…

Un changement radical de mentalité pourra-t-il se faire sans nouvelle crise ?

La crise, on vient de l’avoir ! Je reste, malgré tout ce qu’on vient de dire, optimiste. On voit des réflexes moins matérialistes apparaître dans la jeune génération : ils partagent leurs voitures, échangent leurs appartements… C’était inconcevable autrefois ! Quelque chose de neuf émerge. Mais je vois aussi la montée du racisme et de la xénophobie, y compris chez les jeunes. La société postindustrielle est à l’origine animée par un idéal d’autonomie qui se transforme en son contraire du fait de l’insécurité économique et de l’endogamie sociale qu’elle génère. Il faut y remédier et on verra que l’idée d’une société tolérante, émancipatrice, n’est pas morte.

Audrey Tonnelier

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