Les mutations d’un nécessaire engagement (Une relecture d’un colloque)

Par Philippe Segretain –


Première retombée du Colloque tenu à l’Institut Catholique de Paris à la mi-mars « A la gauche du Christ, Les chrétiens de gauche de 1945 à nos jours » : le rappel de l’importance et de la diversité de l’engagement croyant à Gauche. Dès le propos introductif le titre du colloque qui semble réduire l’engagement à gauche des croyants à une sensibilité, « les Cathos de gauche », est critiquée ; cette réduction de focale trouve pourtant un écho dans le titre de l’article de La Croix consacré à ces débats : « Les chrétiens de gauche se cherchent un avenir » comme si cette action politique se décrivait dans une posture et une problématique figée qui donne parfois à l’article un ton un peu compassionnel.

Heureusement les interventions et les débats ont ignoré ces réductions commodes et inopérantes. L’engagement chrétien contemporain part du constat de Mounier « Feu la Chrétienté », constat libératoire qui lui a permis de proposer une « Renaissance » autour de la personne ; et l’histoire de la deuxième moitié du XXème siècle a vu acter, ainsi dans le rapport Matagrin en 1972, la légitimité de positionnements politiques multiples en France chez les croyants, alors même que Vatican II avait libéré la parole de l’Eglise sur elle-même et sur le monde. Mais cette histoire est aussi celle de terribles tensions. La condamnation du communisme en 1937 par l’encyclique Divini Redemptoris, stigmatisait toute action politique commune. Les prêtres ouvriers souffriront dramatiquement des condamnations prononcées ensuite. Et quand l’Algérie, comme la défense de l’école privée, déchira la France, l’Eglise, malgré la diversité des positions des croyants, se retrouva souvent en opposition politique avec les partis du mouvement. Pourtant une belle histoire s’écrit en France, elle montre le rôle des chrétiens dans la recomposition de la gauche, et leur place dans la victoire de 1981, par les apports qu’ont pu avoir quelques minorités agissantes, ainsi au congrès d’Epinay, mais surtout par la présence des croyants à tous les niveaux de responsabilité politique, au sein des courants qui sont devenus majoritaires. La sociologie des engagés, l’analyse géographique et politique des élections montrent que des chrétiens étaient à la manœuvre.

Sans renier la nécessité du prophétisme en politique les débats ont alors pris une autre tournure. Le non conformisme de M. Rocard ou de J. Delors, l’originalité des combats d’E. Maire emportent une critique du tout politique. L’engagement s’accompagne d’un mouvement de dégagement, « systole /diastole »avait dit Mounier. Et loin de se complexer de la critique de Merleau-Ponty interrogeant la fiabilité de l’engagement chrétien gardons comme une force cette capacité à garder une distance critique.

L’Église en France et en Europe est fortement déstabilisée par l’individualisme triomphant qui a prospéré sur le terrain de la critique de la possibilité de toute Foi, portée par le rationalisme. Des âmes et des mouvements furent déconfessionnalisés, mais au cours de ce colloque les intervenants, dans la diversité de leurs postures et de leurs parcours, ont montré ce que la foi apportait à tout engagement politique. Cette dimension spirituelle que Jaurès n’avait pas laissé au seul Péguy est aussi aux fondements d’engagements nouveaux, hybrides a pu dire Dominique Potier plaidant pour la richesse de cette biodiversité. Qualité des témoignages, lucidité des analyses, ces chrétiens engagés jouent et joueront des rôles, multiformes, dans les nécessaires recompositions politiques. L’actualité nous dit le caractère irrecevable du débat proposé aujourd‘hui à nos concitoyens, la   capacité des chrétiens à dire la dimension politique de leurs engagements sociaux, la dimension spirituelle de leur vision politique est une bonne nouvelle.

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