M. Vignon : «Pourquoi je signe l’appel»

Lors de son intervention à l’occasion du lancement d’Esprit Civique, Jérôme Vignon a expliqué les raisons qui le poussent à s’engager aux côtés des fondateurs de notre laboratoire d’idées politiques.

Pourquoi avoir pris le risque de signer cet appel , alors que je suis président d’une vénérable association , les Semaines sociales de France , dont la composition est pluraliste , loin de se réduire à des sympathisants du Parti socialiste , mais recouvrant une large palette d’opinions politiques ? Certes, je signe comme simple personne, pas comme président. Mais si  je m’exprime ici, à cette table ronde, c’est sans cacher ma responsabilité associative, ni ce que je lui dois dans ma conviction.

Peut être ce qui a résonné le plus en moi dans cette « profession politique » d’Esprit civique, c’est l’audace d’une référence au christianisme social, dans un contexte où on peut au contraire avoir le sentiment que la prudence en matière de laïcité oblige à prendre le plus possible de distance vis-à-vis des références religieuses.

Or cette référence, telle qu’elle se trouve  mise en exergue dans l’appel d’Esprit civique[1] exprime cette juste distance entre le politique et le religieux que j’ai personnellement souhaité promouvoir dans l’animation des Semaines sociales de France, une association qui se réclame aussi du christianisme social et de sa richesse pour le débat public depuis une centaine d’années.

Juste distance veut dire ni subordination ni ignorance au regard d’une richesse que peut constituer pour penser et agir en politique une ressource morale comme celle du Christianisme social. Pour caractériser ce que signifie cette juste distance je veux surtout relever deux expressions qui me semblent capitales  pour définir ce que je pressens pouvoir être la manière d’être d’Esprit civique.

Le premier est celui de « cercle politique ». L’expression signifie que l’on n’assiste pas à la constitution d’une force politique, à la constitution d’une nouvelle nuance de la gauche qui veut marquer sa différence dans la palette générale, à une mobilisation pour ou contre telle ou telle figure. J’y pressens plutôt une sorte d’approfondissement démocratique, une démarche d’abord suscitée par des parlementaires, en situation, qui cherchent à établir, dans un dialogue avec la société, une sorte de confirmation de l’orientation humaniste dans laquelle ils s’estiment engagés, qui veulent donner un sens à leur action politique au delà de sa dimension programmatique.

Le second est le mot « d’ouverture » ouverture à la diversité des sensibilités croyantes et non croyantes. Esprit civique deviendra un laboratoire d’idées original, une force de proposition innovante, s’il réussit à vivre cette dimension d’ouverture  qui  n’exige en aucune façon la croyance, ou le partage de la Foi chrétienne mais appelle aussi une curiosité, une attente véritable à l’égard de ce que peut porter cette tradition de Foi. Pourquoi alors ne pas s’en tenir à une simple neutralité ?  Être  ouvert à une diversité de consciences et de convictions, se déclarer prêt à tenir pour justes des opinions et des expériences qui ne rejoignent pas les nôtres, n’est en réalité possible qu’à partir de la déclinaison d’une identité morale. On ne peut s’ouvrir qu’en étant au clair sur son identité. D’où la nécessité, dans le même souffle de décliner celle-ci et d’exprimer l’ouverture. Cette identité morale, replacée à la lumière des grandes références personnalistes, de Paul Ricoeur ou d’Emmanuel Levinas, est par nature ouverte, non exclusive

Cette identité ouverte crée d’emblée pour esprit civique une méthode qui sera celle du dialogue, de l’aptitude à dialoguer. Autrement dit, il y va plus que de l’organisation de débats, mais d’une propension à s’écouter, à écouter ce qui vient des marges de la vie sociale et aspire à la nourrir. Combien de fois, lors des dernières rencontres organisées par les Semaines sociales de France, n’avons-nous pas constaté que cette question du dialogue et de l’écoute était essentielle. Pour ne prendre qu’un exemple, lorsqu’il s’est agi de regarder en face les contradictions de la société française face aux exigences de l’immigration et de l’intégration des migrants, les attitudes à l’égard des propositions politiques destinées à réduire ces contradictions se trouvaient bouleversées par l’écoute et le dialogue avec les personnes elles-mêmes.

Évoquer l’aptitude au dialogue ne veut pas dire que l’on ignore la condition combattive de l’action politique. Mais pour ne pas se trouver réduit  à la fonction de gladiateur , pour ne pas succomber à la tyrannie des effets de tribune, encore faut il s’être exercé , en soi même , à élargir son horizon dans des lieux où l’écoute et le dialogue sont une pratique essentielle.

Qu’apporte selon moi, pour le dire en bref, cette référence d’être « à gauche héritier de la tradition du christianisme social » ?

Si j’en juge de ce que fut l’expérience des Semaines sociales en 2011, lorsque le thème de notre rencontre était « la démocratie «, il faut d’abord se débarrasser de tout malentendu sur ce que l’on nomme « apport ». Il ne s’agit pas d’une sorte de carburant éthique et moral extérieur à la question politique, comme si le politique était une enveloppe de forces, de procédures et d’institutions qui n’avaient à priori aucun contenu éthique, ainsi que pourrait le faire croire très faussement une confusion entre laïcité et neutralité morale.

De tout temps, l’essence du christianisme social exprime une confiance profonde dans la capacité du politique à donner un visage humain à l’avenir de la société. Il pointe la noblesse contenue dans l’œuvre du politique jusqu’à le qualifier comme « forme la plus haute de la charité ». C’est en cela que le Christianisme social s’est affronté très durement au libéralisme économique lorsqu’il professe que l’intervention publique est à priori néfaste dans les affaires de l’économie et du marché. C’est aussi cette confiance qui conduit le Christianisme social à presser la sociale démocratie à se donner des ambitions de long terme, des ambitions qui dépassent aussi l’horizon national.

Le Christianisme social ne surplombe donc pas le politique mais il tend à lui rappeler la grandeur de sa condition qui consiste, selon l’ambition qui fut aussi bien celle de JJ Rousseau que de Tocqueville, d’élever l’individu au rang de citoyen, par la prise de conscience, l’apprentissage de sa vocation de contribuer à formuler et accomplir un intérêt général[2].

Ainsi le Christianisme social se tient aux cotés du politique, non comme une figure de ce qui définitivement lui manque, mais comme une sorte de stimulant prophétique de ce qui fait sa grandeur, elle même liée à ce que le manifeste d’Esprit civique désigne comme « la reconnaissance inconditionnelle  de la dignité de chaque personne «. Le Christianisme social interpelle la droite lorsque proclamant la liberté, elle néglige de créer les conditions pour que tous puissent l’exercer. Il interpelle la gauche lorsqu’excipant à priori du principe d’égalité, elle ne se préoccupe guère de rechercher la vérité à l’origine des situations d’inégalité et se sert même du principe pour simplement accuser, combattre ou diviser et cesse de faire la distinction entre les personnes pour les assimiler aux catégories économiques et sociales où elles semblent assignées.

Au regard des valeurs dont se réclame la gauche, l’interpellation du Christianisme social devrait être d’une double utilité.

Celle d’abord d’encourager les démarches, procédures, attitudes démocratiques, et qui ont pour but que ces valeurs soient effectivement vivantes. Les valeurs de liberté, de justice, de vérité qui est aussi celles du christianisme social sont indissociablement personnelles et collectives. Le fonctionnement de nos institutions devrait être tel que cette dualité puise effectivement intervenir et leur rôle devrait être reconnu de telle sorte qu’elles puissent effectivement faire vivre et encourager ces valeurs.  Dans notre temps où les institutions sont constamment mises en question, relativisées au bénéfice des libertés individuelles, le christianisme social insiste sur l’attachement dû au respect et à la mission des institutions en ce qu’elles contribuent à former les consciences aux valeurs communes.

L’autre utilité est de fournir une métrique pour le discernement des options de l’action collective dans des situations complexes. Qu’il s’agisse du logement, de l’éducation, de la conduite du changement social dans les entreprises ou de la réforme bancaire, impossible de ne pas relever des tensions possibles entre efficacité et justice, entre justice et liberté. Selon le Christianisme social  il existe une source commune à ces valeurs. Elle se nomme amour, ou préférence pour les pauvres. Ce que l’on ressent parfois un dilemme insurmontable entre efficacité et justice, n’est qu’une manière d’avouer que l’on s’abstient d’une appréciation anthropologique sur ce que veut dire l’humain, plus particulièrement lorsqu’il se trouve dépendant d’autrui pour grandir ou subsister.

 Jérôme Vignon

 


[1] « «  Héritier à gauche de la tradition du christianisme social, Esprit civique est ouvert à tous ceux qui dans la diversité de leurs sensibilités, de leur croyance ou de leur non croyance, partagent la culture humaniste inspirée du Personnalisme ».

 

[2] Voir l’exposé de Paul Thibaud, « grandeurs et insuffisances de la démocratie », actes de la 86eme session des Semaines sociales de France

 

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